Conflits, exils et justice climatique

Pour mieux comprendre les liens entre la crise climatique et les questions des ressources naturelles, des guerres, du (néo)-colonialisme, des frontières, de l’état d’urgence, du commerce des armes et des migrations, nous avons invité des militant-e-s impliqué-e-s sur ces thématiques pour une journée de formation qui s’est tenue le 24 avril dernier. Ceci est le dernier compte-rendu de la session, où nous avons donné la parole à Eros Sana, journaliste et co-fondateur de Bastamag.  

Il faut casser les clichés sur le sujet des migrations. À écouter le discours médiatique, on a le sentiment que l’on vit la plus grande vague migratoire de l’histoire de l’Europe : en réalité ce que l’on vit n’est en rien comparable à l’échelle des déplacements dans les Suds. La majorité des déplacements sont d’ailleurs les déplacements internes, et les trois pays les plus affectés par ceux-ci sont la Syrie avec 7 millions de personnes, la Colombie avec 3,5 millions de personnes, et la République démocratique du Congo avec 2,5 millions de personnes. Nous sommes des super privilégiés au Nord : l’Occident ne prend que 20% des flux migratoires dans le monde.

 

La complexité des causes du départ : études de cas

On peut voir comment convergent les enjeux de migrations, de conflits, et d’environnement à travers l’étude de différents pays.

Le cas de la Colombie montre le lien entre conflit et question environnementale. À la fin des années 1980, le développement de l’agriculture industrielle – et notamment de la culture de la palme et l’élevage intensif – déplace des populations massivement. Cette transformation entraîne une dégradation importante de l’environnement, qui met à mal la souveraineté alimentaire : la culture vivrière et paysanne recule dans le pays. Le pays entier est complètement et profondément déstabilisé. De là naissent des conflits qui se nourrissent mutuellement, un cercle vicieux se met en place. Or, la seule réponse face à ces enjeux sociaux a été militaire, grâce à une aide fournie par les États-Unis (plus d’un milliard de dollars par an). Trois grandes factions se font face : les soldats de l’État colombien, les paramilitaires, les rebelles des forces des FARC. Aujourd’hui, la Colombie n’est plus souveraine sur le plan alimentaire, et ce conflit n’est toujours pas résolu.

En Syrie, les déplacements sont avant tout liés à un conflit très meurtrier où plusieurs fronts s’entre-croisent : l’armée du régime de Assad, les rebelles syriens, les forces de l’Etat islamique, le front kurde. Le réchauffement climatique a été un facteur aggravant dans cette crise : dès 2006, une vague de sécheresses suivie d’inondations ont provoqué un effondrement des récoltes et accéléré un exode urbain ayant débuté des années plus tôt du fait de politiques agraires néfastes. Des vagues de personnes quittent ainsi les régions rurales pour s’établir en ville, ce qui déstabilise le régime précaire de Assad : quand les gens n’ont plus rien à perdre, ils sont prêts à se soulever contre un régime politique qui les opprime.

Le cas du Mali illustre aussi l’imbrication entre situation environnementale et conflits. En 2013, la France intervient militairement pour arrêter l’avancée de groupes irrédentistes musulmans dans la région. Cela se fait dans un contexte où des groupes Touaregs, des nomades, sont en lutte contre le pouvoir central malien depuis des décennies. Ils sont en partie discriminés dans le pays et ont une culture particulière.

Avant 2013, le nord du pays avait connu trois périodes de sécheresses, ayant notamment affecté les modes de vie des pasteurs touaregs. Autre circonstance aggravante : le pays avait laissé ses terres les plus arables à des groupes non-maliens, multinationales et pays étrangers, qui produisent du riz et du soja destinés à l’exportation. Ce processus d’accaparement des terres soustrait la terre aux paysan-ne-s qui ne sont pas compensé-e-s. Ces personnes sont appauvries, les pratiques et cultures sont déstabilisées, et dans ce contexte, arrivent des groupes qui proposent des “solutions” et de l’argent issu de trafics, de drogue et humains.

Il faut faire attention aux termes d’extrémismes religieux repris dans le discours médiatique sans prendre en compte leur sens originel. Le djihad dans le Coran ne signifie pas conquérir un territoire pour y imposer l’Islam, ce mot signifie “effort redoublé, zèle”, et par extension, il désigne la conduite vertueuse. La déformation de concepts religieux est fréquente et nourrit des amalgames : il vaut mieux choisir des termes politique, tels que l’irrédentisme, pour caractériser ces situations.

Concernant la région du lac Tchad, ce grand lac (voir plus haut) à cheval sur quatre frontières (Niger, Nigeria, Tchad, Cameroun) disparaît depuis des décennies. Le recul de l’eau peut représenter une aubaine, avec plus de terres arables à cultiver – mais cela se fait au détriment de celles et ceux qui vivaient de la pêche. Des nouvelles personnes arrivent dans la région pour cultiver les terres, alors que les communautés de pêcheurs ne savent pas comment en vivre, ce qui est source de conflits. On est aussi dans un contexte d’affaiblissement des sociétés civiles par les politiques des puissances européennes. C’est dans ce contexte que va se développer une secte religieuse, Boko Haram, qui s’oppose aux idées de l’Occident. Cette secte musulmane était réprimée à sa création, mais le conflit régional va lui permettre de se développer.

Ces différents exemples montrent comment les problèmes environnementaux précèdent souvent des conflits. Les ressources naturelles exacerbent bien souvent des conflits déjà existants. En tant que militant-e-s pour la justice climatique, on doit se positionner, mais avec une vision holistique, qui prend en compte le contexte global.

 

Le concept de réfugié-e climatique face aux réalités politiques complexes

Quand on parle de réfugié-e-s climatiques, on ne peut pas extraire la réalité environnementale du contexte politique. Beaucoup militent pour la reconnaissance du statut de réfugié-e climatique, or peu de personnes déplacées relient leur départ à ce facteur exclusivement. Ce statut opère une séparation souvent artificielle entre cause environnementale et cause politique, les raisons des départs sont en effet imbriquées. Il existe peu de situations où c’est purement environnemental, comme c’est le cas dans les régions du Pacifique où certaines îles commencent à disparaître. Si on reprend l’exemple des Syrien-ne-s, ils ne se définiraient sans doute pas comme réfugié-es climatiques, or le réchauffement a bien joué un rôle dans le conflit.

Le changement climatique aggrave bien souvent les conflits, et réciproquement, tous les conflits aggravent la situation environnementale. En Irak, l’invasion américaine a entraîné une pollution de l’air et de l’eau massive. L’armée américaine, en tant qu’institution, est le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre.

Il faut donc d’abord réaffirmer des principes : libre circulation, droit d’asile… peu importe les raisons du départ ! Il faut donner toute leur place aux personnes déplacées dans nos mouvements, et écouter leurs discours, les raisons de leur départ, leur perspective, sans chercher à coller nos propre étiquettes sur des situations complexes.

Par ailleurs, se focaliser sur les réfugié-e-s climatiques a déjà initié des analyses et des réponses sécuritaires dans des pays du Nord, en particulier aux États-Unis. La CIA travaille depuis longtemps sur le lien entre climat et conflits. Il faut bien garder en tête que le complexe militaro-industriel repose sur deux jambes : une idéologie (de répandre la civilisation, de défense de “nos valeurs”, la démocratie, sauver les femmes…) et la jambe financière, la guerre rapporte, elle est l’un des débouchés du capitalisme.

Nous devons aussi faire le lien entre les luttes environnementales d’ici avec un discours sur la responsabilités des pays du Nord, à travers les politiques de développement, la dette, les interventions militaires, les émissions de l’Occident… Nous devons nous demander comment nous pouvons être solidaires depuis la France avec celles et ceux qui mènent des combats là ­bas.

La solution est de revenir au cœur de l’écologie. Gorz disait que nous avons le choix entre écologie ou barbarie. Lorsque l’on défend la justice climatique, on est d’abord profondément pour la démocratie. L’écologie est bien une question de pouvoir, et plus précisément de contre-pouvoir, de force de la société civile, de la capacité à remettre en cause des décisions prises au sommet.

 

La dette écologique du Nord au Sud

Aux États-Unis, de plus en plus de mouvements revendiquent les réparations financières dans la perspective de la justice raciale. Quand on regarde l’histoire de la destruction environnementale et du réchauffement climatique, les réparations sont largement justifiées : la dette écologique des pays du Nord est bien réelle. Les labels pour sauver les forêts se multiplient, mais cela n’empêche pas la destruction galopante de forêts primaires dans les Suds.

Nous savons aussi que beaucoup des “passeurs” en Méditerranée étaient des pêcheurs, qui ne peuvent plus aujourd’hui pratiquer leur activité en raison du pillage des côtes par des navires européens. C’est aussi le cas au Sénégal, où des navires vident les eaux des côtes de leurs poissons. Cela a également été le cas en Somalie, ce qui a entraîné les pratiques de “piraterie” très médiatisées. Il faut rendre visible les différents visages de l’accaparement des ressources au niveau mondial.

Nous sommes encore trop peu à travailler les liens entre ces questions. On voit bien le manque d’études, de films, sur ces liens. Nous cherchons à apporter des réponses complexes alors que tout le monde veut des réponses simples, et nous voulons travailler avec des gens sans parler à leur place : tout cela complexifie notre place dans le mouvement écologique, mais ce travail est nécessaire.