Inondations, réchauffement climatique, silence médiatique

Cette année, le mois de mai a été l’un des plus pluvieux jamais enregistré en France métropolitaine. Il a plu deux fois et demi plus que la normale selon Météo France. Pour plusieurs régions, la Picardie, l’Ile-de-France, le Centre, la Bourgogne, il s’agissait du mois de mai le plus pluvieux depuis cinquante ans. Dans certaines zones il est tombé l’équivalent d’un mois de pluie en l’espace de 36 heures. Le débit de l’Orge a été évalué à 40 fois supérieur à la normale (niveau à 3 mètres au lieu de 20 centimètres). Sur l’ensemble de la saison, Météo France nous dit que “les précipitations ont été généralement plus fréquentes que la normale, excepté en Bretagne, en Provence et en Corse”.

Les pluies ont été destructrices. Selon le Parisien, au 2 juin, les secours avaient effectué plus de 10 000 interventions et évacué plus de 5 000 personnes. À Paris, des tronçons du RER et du métro ont été fermés. Des musées ont fermé pour évacuer certaines oeuvres situées dans des zones inondables. Des digues ont cédé dans plusieurs régions. Trois personnes sont décédées à ce jour. Les conséquences seront également lourdes sur le plan économique et agricole : selon Les Echos, les récoltes 2016 sont remises en cause dans le Loiret et en région Centre-Val de Loire. Le statut de catastrophe naturelle devrait être déclaré prochainement.

La Pologne, la République Tchèque et l’Allemagne sont aussi touchées par des pluies diluviennes et des inondations. En Allemagne l’équivalent de plusieurs mois de pluie est tombé en quelques heures, et l’eau est montée si vite que les personnes n’ont pas eu le temps de fuir. Les inondations ont fait neuf victimes, et quatre sont portées disparues.

tumblr_n3lvziCnnB1symgmlo1_1280

Quel rapport avec le réchauffement?  

Météo et climat sont deux choses différentes. Le climat fait référence à des tendances longues sur plusieurs décennies, alors que la météorologie concerne des événements ponctuels, sur les temps courts. Ainsi, il n’est jamais possible de lier directement un évènement météorologique et le réchauffement climatique, même s’il est possible d’estimer la part que celui-ci a pu jouer.

Ce que nous savons est que le changement climatique rend les événements météorologiques extrêmes plus intenses et plus fréquents. C’est ainsi qu’au niveau mondial, le nombre de catastrophes climatiques par année a explosé en 40 ans (graphique ci-contre).tumblr_nsi1j30dHN1symgmlo1_540-1

 

Plus particulièrement, nous savons que les prévisions des scientifiques pour la moitié nord de la France pointent des pluies plus fréquentes et plus intenses et une hausse du nombre d’inondations (carte ci-contre) au cours de la première moitié du XXIe siècle (les précipitations pourraient se réduire ensuite sur la période 2050-2100). Cela est notamment dû au fait que l’air plus chaud contient plus de vapeur d’eau, sachant que l’hiver 2015-2016 a été le plus doux depuis 1900. 

Nous savons aussi que les épisodes de pluies intenses vont se multiplier dans les années à venir :

9952785e-4541-4f73-b3bc-64729e6014b3

Rappelons aussi que notre gestion des sols est aussi en cause dans les inondations. D’abord, plus nous bétonnons les sols, moins les sols peuvent absorber l’eau, or les constructions en zones submersibles se multiplient. Sur les 20 dernières années, 1 400 hectares de constructions ont été réalisées en zone inondable en Ile-de-France. Enfin, l’appauvrissement des sols avec le développement de l’agriculture intensive réduit leur capacité d’absorption d’eau.

Le traitement médiatique des inondations : un angle sensationnaliste

Depuis le début des intempéries, les grands médias ont choisi un angle bien précis que l’on pourrait qualifier de journalisme-spectacle. Les médias se focalisent principalement sur les images fortes. “Va-t-on battre le record de la célèbre crue de 1910 ?” est la question censée tou-te-s nous tenir en haleine. On note aussi la focalisation sur l’impact des pluies sur le tournoi de Roland Garros (sponsorisé par notre ami Engie) et l’Euro 2016 (la “fanzone” prévue autour de la Tour Eiffel pourrait être inondée). On remarque aussi une forte sur-représentation des sujets sur Paris, qui n’est pourtant pas la zone la plus sinistrée.

Concernant le lien avec le réchauffement climatique, le blackout médiatique est total. Au 20 heures de France 2, après une série d’images “choc” sur l’ampleur des inondations, y compris celle d’un journaliste dans la Seine, on donne ensuite la parole à un journaliste qui assure qu’on “ne peut pas faire de lien direct avec le réchauffement” sans expliquer l’influence avérée de celui-ci.

Cj941C7W0AEe6VC

Nous ne comptions que trois articles explicitant le lien dans la presse française au 1er juin, dont deux parus dans l’Humanité, avant que François Hollande lui-même ne souligne le rôle du climat dans un discours, et insiste sur la nécessité d’agir. À noter également, deux de ces articles étaient titrés de façon ambiguë, posant le lien entre réchauffement et inondations comme une question ouverte alors que le contenu le confirmait. France 3 est le seul journal télévisé à avoir invité un climatologue pour expliquer le lien. Au 1er juin, on comptait davantage d’articles dans la presse internationale soulignant l’impact du réchauffement que dans la presse française…

Deux journaux, Le Point et Le Parisien, ont aussi jugé bon de mettre des sondages en ligne, demandant à leurs lecteur-ice-s si les intempéries étaient liées au réchauffement climatique… plutôt que d’informer sur le lien avéré. Des faits scientifiques deviennent des questions d’opinion. Près des 2/3 des lecteur-ice-s du Parisien jugèrent qu’il n’y avait pas de lien, ce qui est peu surprenant quand on analyse le discours médiatique.

Quels médias pointaient l’insuffisance de l’action politique pour gérer les inondations ? Quels médias questionnaient la préparation de la France face à des inondations futures ? Quels médias expliquaient ce à quoi nous pouvons nous attendre dans 10 ans ? Où était réalisé ce travail d’analyse pour informer la population sur les enjeux auxquels nous faisons face, au delà des images choc ?

________

Les inondations auront à nouveau montré à quel point le discours médiatique français sur le climat est problématique. Le sensationnalisme prime, alors que la concentration en CO2 et les températures continuent d’augmenter chaque année, avec des conséquences dramatiques pour les populations autour du monde, en particulier dans les Suds. Alors que l’action politique se fait toujours attendre, que l’accord de Paris n’est pas à la hauteur, la majorité des Français-es estime que le réchauffement est encore un enjeu lointain. Il n’est perçu comme une priorité que par 13% des personnes sondées.

Nous savons que ce type d’événements extrêmes va continuer à se multiplier dans les années qui viennent. On prévoit une forte hausse du coût des inondations en Europe au cours du XXIe siècle. Nous savons aussi que les personnes âgées et isolées socialement sont plus vulnérables face à ces catastrophes. Nous devons commencer dès maintenant les efforts d’adaptation pour tenir compte de ces changements à venir et prévenir de nouvelles victimes. Or tant que nous ne comprendrons pas ce qui est en train de se jouer, tant que le climat ne sera pas perçu comme une urgence, l’action politique sera toujours repoussée à demain. Il est urgent que le discours et le traitement médiatique autour du réchauffement climatique change.