Intox climatique n°4 : Il nous faut un accord à tout prix !

A l’approche de la COP21 qui aura lieu à Paris en décembre, nous lançons une série pour déconstruire les intox climatiques les plus fréquentes. Des commentaires ou des questions sur cet article ? Trouvez-nous sur Facebook et Twitter.

 

Le mythe

Lorsque le manque de progrès aux négociations internationales climatiques se fait sentir et qu’obtenir un bon texte parait impossible, on entend inévitablement le même refrain : « mieux vaut un accord imparfait que pas d’accord du tout ». Cet argument est souvent employé pour justifier une ambition moindre, un nivellement par le bas.

Alors que les négociations climatiques de l’ONU approchent, les inquiétudes d’un échec s’accroissent, et le discours politique et médiatiquement semblent ainsi nous prévenir implicitement : ”il ne faut pas tout attendre de ce texte. C’est compliqué. Près de 200 pays sont impliqués dans les négociations. Un accord idéal est impossible. Le mieux est l’ennemi du bien.”

Cette année ce refrain est particulièrement populaire, notamment parce que la COP 21 sera le seul grand sommet international du mandat de François Hollande. Tout est fait pour assurer la réussite des négociations. C’est pourquoi le gouvernement français se plie en quatre depuis deux ans pour rendre un accord possible, en rédigeant de nouveaux textes, en minimisant le manque de progrès, en encourageant les Etats à faire des compromis… Récemment, on entendait même le Secrétaire-général des Nations Unies Brice Lalonde dire que la substance même de l’accord était moins importante que l’obtention d’un même accord.

Nous allons tenter de démonter cette idée, pour montrer comment cette idée absurde sert à souvent à réduire le niveau d’ambition politique pour pousser à l’adoption de textes et mécanismes injustes.

emission

1. Les principes fondamentaux de la Convention sont dévoyés

La CCNUCC (Convention-cadre des Nations unies pour le changement climatique) adoptée en 1992 se fonde sur des principes d’équité, de responsabilités communes mais différenciées, et de capacité. En d’autres termes, les responsabilités des pays dans le changement climatique sont différentes, ce qui implique que les pays du Nord doivent faire preuve d’un plus grand effort. Ces principes étaient intégrés au protocole de Kyoto, qui reste pour l’heure le seul texte contraignant en matière d’action climatique internationale.

La Convention comprend d’autres éléments tels que le transfert de technologie, le financement, et le renforcement des capacités pour les pays du Sud. La version actuelle de l’accord, qui sera la base des négociations lors de la COP, est en contradiction avec ces principes. Depuis des années, les pays industrialisés s’efforcent d’esquiver leur responsabilité historique pour rejeter la faute sur les pays du Sud. Les pays industrialisés ont même été jusqu’à affirmer que tous les pays devaient réduire de leurs émissions de manière égale.

Le texte actuel ne reflète pas la complexité de la question climatique. Les pays industrialisés prônent la réduction des émissions, mais n’adressent pas les questions d’adaptation, de financement, des pertes et des dommages, ou des transferts de technologie – alors que toutes ces questions sont cruciales pour les pays les plus impactés par le réchauffement planétaire. En raison de la domination des pays industrialisés au sein des négociations climatiques à l’ONU, ces questions sont quasiment ignorées – et les négociations de Paris ne feront pas l’exception. Pouvons-nous acceptons un tel accord ? Pour nous la réponse est non.

2. Deux degrés est un objectif insuffisant… et dangereux

L’avancée principale obtenue à Copenhague en 2009 – maintenir les températures globales moyennes en-dessous de 2°C – constituait déjà un compromis, un nivellement par le bas… par le haut. Bien que cet objectif commun soit utile, ayant facilité la sensibilisation du grand public sur la question climatique, il représente en soi un niveau de réchauffement climatique très dangereux, qui aurait des conséquences désastreuses pour de nombreux pays, en particulier les plus vulnérables.

En 200 ans, nous avons déjà réussi à faire augmenter la température moyenne planétaire de 1°C (le seuil symbolique aurait été franchi cette semaine !). Alors que les gaz à effet de serre s’accumulent, les événements météorologiques extrêmes ont triplé au cours des 30 dernières années (voir le graphique ci-dessous).

number-of-natural-catastrophic-events1

Ce ne sont pas que des chiffres. Ce sont des événements dévastateurs bien concrets, plus forts que jamais. La semaine dernière le Mexique a connu l’ouragan le plus puisant jamais observé. Quelques jours plus tard, le Yémen était frappé par un ouragan pour la première fois dans l’histoire. La fonte du permafrost émet des taux de méthane à une vitesse inouïe selon les scientifiques. Les glaces de l’Arctique disparaissent plus vite que ce qui était prévu il y a quelques années. Nous vivons déjà avec le changement climatique.

Moins d’un degré de réchauffement a suscité des conséquences imprévisibles et catastrophiques. Et de nombreux experts prévoient que nous avons peut-être déjà franchi des seuils d’emballement à partir duquel le changement climatique s’alimente lui-même et devient hors de contrôle. Une réduction de l’ambition équivaut à jouer à la roulette russe – sauf qu’ici, ceux qui ont le doigt sur la détente ne sont pas ceux qui prennent le plus de risques.

Par ailleurs, +2°C cache des disparités énormes selon les vulnérabilités des pays. Beaucoup de pays du Sud ne peuvent pas se permettre ce niveau de réchauffement planétaire. C’est pourquoi de très nombreux pas n’ont jamais renoncé à l’objectif de +1,5°C. Une nouvelle campagne a été lancée à Bonn en octobre pour défendre cet objectif plus ambitieux à la COP 21. Sans surprise, ce sont les pays les plus vulnérables au changement climatique qui prônent un accord plus ambitieux (voir la carte ci-dessous).

CSaZhm2WEAAW9vf

Le niveau d’ambition politique des nations vulnérables est bien plus important que celle des pays industrialisés. Selon le rapport sur les engagements volontaires des Etats (Civil Society Equity Review of INDCs – Intended Nationally Determined Contributions), les pays en voie de développement font plus que leur part en terme de réductions des émissions, alors que les pays riches font beaucoup moins de ce qui est nécessaire, comme nous l’avions expliqué dans l’Intox n°2. Le rapport conclue que les engagements des Etats ne suffiront pas à limiter l’augmentation des températures à 2°C, encore moins 1,5°C. Si tous les pays respectaient leurs engagements, le monde se réchaufferait de 3°C ou plus.

La conclusion est simple : nous avons besoin d’une action politique urgente et ambitieuse de la part des pays industrialisés, par le biais d’un processus juste.

Lire le rapport de la société civile sur l’équité (Civil Society Equity Report)

3. Cet argument est mobilisé par les pays riches pour justifier des injustices

Comme expliqué ci-dessus, les pays industrialisés cherchent à minimiser les différences en terme de responsabilité de réduction des émissions, et ce faisant ils remettent en cause les principes fondamentaux de la CCNUCC. L’objectif pour Paris est un accord centré sur l’atténuation. Pour les pays industrialisés, cela revient à des engagements plus faibles que ce que prévoyait que le protocole de Kyoto, pour les pays du Sud, l’effort demandé est plus grand. Par ailleurs, le texte exclue tout engagement au niveau de l’adaptation, du financement, du transfert de technologies, et du renforcement des capacités pour les pays émergents. Cela est évident dans l’objectif mondial à long-terme de réductions d’émissions pour 2050 ou 2100, soutenus par de nombreux pays du Nord, qui agissent pour son inclusion dans l’accord de Paris. La volonté de partager le fardeau apparaît clairement comme un objectif pour les pays du Nord.

Le problème, en dehors du fait que cela ne prendrait pas en compte la responsabilité historique, est que cet objectif ne permettrait pas d’agir en cohérence avec le budget carbone (le montant de carbone que l’on peut brûler avant de franchir le seuil de réchauffement irréversible, qui expirera dans quelques décennies seulement). Un objectif de long-terme retarde le passage à l’action en mettant l’accent sur les objectifs pour 2030, plutôt que les objectifs pré-2020.

Beaucoup des termes utilisés pour décrire l’objectif à long-terme posent problème – comme le terme “net-zero” ou la “neutralité carbone” – parce qu’ils ne prennent pas en compte l’équité. Ils n’indiquent comment seront réduites les émissions, et ne mènent pas vers une transition complète vers les énergies renouvelables. De plus, l’emploi de ces termes ouvre la voie à des technologies dangereuses.

Lire : pourquoi un objectif mondial centré autour de net zéro serait problématique.

unnamed

4. Un texte ne nous garantit pas une mise en œuvre

Le protocole de Kyoto n’est pas un accord parfait, principalement parce qu’il contient des mécanismes de marché, comme le mécanisme du développement propre, et l’échange international des émissions, qui aident les pays à atteindre leurs objectifs sans réduire leurs émissions nationales. Malgré ces défauts, le texte reste le seul accord contraignant international pour la réduction des émissions. Pour donner une idée du manque de progrès à la CCNUCC, on ignore toujours si l’accord de Paris sera contraignant, ou une simple déclaration qui n’engagerait à rien.

Le droit international se différencie du droit national sur le plan de son application. Pour l’heure, il n’y a aucune répercussions si un pays ne respecte pas ses engagements. Il n’y a donc aucune garantie que ce qui est promis soit délivré. Les Etats-Unis, par exemple, n’ont jamais ratifié le protocole de Kyoto, et le Canada s’en est retiré en 2012. Lors de la conférence de Varsovie en 2013, le Japon a abandonné son programme initial de réduction de 25% de ses émissions avant 2020, et a annoncé un nouvel objectif… une augmentation de 3,1 %, stupéfiant ainsi la société civile et les délégués. Parvenir à un accord n’implique pas nécessairement qu’ils sera appliqué, et réduire l’ambition dans les textes peut se révéler une pente glissante…

5. Un mauvais accord nous enfermerait dans une action peu ambitieuse

Un accord injuste nous limiterait à une politique faible et peu ambitieuse. Il entraînerait forcément le franchissement de seuils dangereux, menant à un changement climatique hors de contrôle, et à un dénouement fatal pour les pays les plus vulnérables et les communautés en première ligne.

Un accord faible donnerait aussi l’illusion que nous entreprenons une action suffisante, ce qui aurait un impact négatif sur les politiques climatiques nationales.
Nous ne pouvons continuer à nous faire des illusions ou chercher des excuses. Nous refusons de croire qu’il vaut mieux un accord faible que pas d’accord du tout. Nous ne pouvons en aucun cas sacrifier l’ambition.

Lire : Ce que nous attendons des discussions à Paris et pourquoi la COP21 ne sera pas un succès

keep_us_in_the_room_0
Pour conclure

Quelle serait la valeur d’un accord incapable de s’attaquer au changement climatique de manière équitable ? A quoi nous servirait un accord menant vers un changement climatique irréversible ? Le processus de la CCNUCC a plus de 20 ans. Pouvons-nous vraiment nous contenter d’un accord faible? Ou devons-nous, plus que jamais, exiger un accord ambitieux à la hauteur du défi ?

L’objectif fondamental n’est pas d’arriver à un accord, mais bien d’affronter le changement climatique. Le contenu de l’accord est d’une importance primordiale : nous avons besoin d’ambition et nous exigeons la justice. Nous n’accepterons rien de moins. Ce n’est pas le perfectionnisme qui empêche les négociations d’aboutir, mais bien le manque de volonté politique.

Il est aussi important de rappeler qu’on ne peut pas tout attendre des négociations climatiques. A ce jour, les négociations n’ont fait que reproduire, voire amplifier, les rapports de domination au niveau international : à la CCNUCC les pays riches font la loi. C’est pourquoi il nous faut, des mouvements pour la justice climatique partout dans le monde, dans chaque pays, pour mettre de la pression sur nos gouvernements non pas seulement pendant la COP, mais tout au long de l’année.
Partout dans le monde, les communautés luttent contre des projets énergétiques polluants et mettent en place des solutions depuis des décennies. Nous pouvons faire valoir de nombreuses victoires, du Nigéria, à la Croatie, à l’Ecosse, à la France, jusqu’à la Palestine. Les gouvernements des pays industrialisés doivent prendre l’exemple sur les populations, qui tiennent en main les solutions de la crise climatique.

Nous avons déjà fait preuve de patience. Nous réclamerons la justice à Paris, et nous continuerons démontrer la force de notre mouvement, bien au-delà des négociations.

Traduit de l’anglais par Sandra Laville