Intox climatique n°1 : les grandes entreprises font partie de la solution

Alors que la conférence de Paris approche, nous voulons démonter quelques-unes des intox les plus courantes sur le climat, de la culpabilisation de la Chine et de l’Inde à la croyance en la science et les nouvelles technologies comme solution miracle.

La première intox pour marquer le coup d’envoi de notre série d’articles est la grande devise des PDG, lobbyistes et malheureusement, la plupart de nos politiques. On peut la résumer ainsi : les grandes entreprises sont en train de changer. Elles veulent faire partie de la solution. Les grandes entreprises prennent des initiatives pour rafraîchir la planète. Nous devons récompenser leurs efforts et les inclure davantage dans le processus décisionnel. On peut même parfois entendre que ce sont elles qui “nous sauveront”, puisque le monde politique a fait preuve jusqu’ici d’incompétence et de manque de volonté. Chaque année, au cours des COPs (Conférence des Parties, les négociations annuelles au sein de l’ONU), c’est la même rengaine.

1. Les grandes entreprises ne sont pas “exclues” du processus décisionnel

Malgré les appels constants pour une plus grande inclusion des entreprises, en y regardant de plus près on constate qu’elles sont loin d’être exclues.

captureLa COP19, qui s’est tenue à Varsovie en 2013, fut un exemple notable de la présence envahissante des grandes entreprises. Le lobbying intense qui s’y est déroulé a provoqué une sortie massive de la société civile des négociations en signe de protestation (photo). Les logos des entreprises les plus polluantes du monde étaient visibles partout, exposés sur le centre de la conférence et sur tous ses produits dérivés. La secrétaire exécutive des négociations, Christiana Figueres, s’est même éclipsée de la COP quelques heures afin de donner un discours à la Conférence de l’Association Mondiale du charbon…

Que ce soit au niveau national et international, les initiatives politiques climatiques sont la cible systématique des lobbies. Les compagnies d’énergies fossiles ont dépensé des millions d’euros afin de restreindre au maximum l’ambition politique du paquet énergie-climat de 2030 de l’Union Européenne. Dans tous nos pays, les grandes entreprises sont impliquées à quasiment chaque étape des processus de décision autour des lois et régulations environnementales.

Il semblerait que ces appels constants pour une plus grande “inclusion” des grandes entreprises répondent davantage à un souci rhétorique – la justification de leur inclusion effective – plutôt qu’à une préoccupation concrète.

Lire : Climat. Energies renouvelables : c’est Shell qui a dicté les objectifs de l’Europe

2. L’inclusion des grandes entreprises est-elle vraiment une question de démocratie ?

XX-Powerful-Street-Art-Pieces-That-Tell-The-Uncomfortable-Thruth23__880Les grandes entreprises ne sont pas des institutions démocratiques. Les citoyen-ne-s n’élisent pas leurs représentant-e-s et le travail des grandes entreprises n’est pas défendre l’intérêt général – mais de maximiser leurs profits.
On pourrait défendre l’idée qu’en tant qu’acteurs de la société civile (selon la définition la plus large possible de ce terme), leur voix devrait être entendue. Mais quand on tient compte du fait que les moyens financiers des entreprises sont infiniment supérieurs à ceux des communautés, des organisations locales, des scientifiques, des ONG, on peut se poser la question, une représentation égale est-elle dans ces conditions véritablement équitable ? Nous n’avons pas le même pouvoir d’agir. Les communautés affectées ne peuvent pas dépenser des millions de dollars pour influencer les décideurs, pour sponsoriser des conférences internationales ou pour embaucher des juristes pour rédiger des législations environnementales plus strictes.

Peut-on vraiment faire comme si ces inégalités flagrantes n’existaient pas ? Restreindre l’influence prépondérante des entreprises – plutôt que de l’encourager – semble être la priorité claire si l’on souhaite protéger nos principes démocratiques et l’intérêt général.

3. Les compagnies d’énergies fossiles sont responsables du changement climatique

Quand on parle du changement climatique, le discours des grands médias tend à se focaliser sur nos responsabilités individuelles face à la crise en tant qu’individus (nous devons changer nos ampoules, recycler, etc). Par conséquent, le poids des grandes entreprises est souvent négligé. Néanmoins, celles-ci sont responsables historiquement du changement climatique. Une étude a démontré que 90 multinationales sont directement responsables de plus de 60% des émissions historiques de gaz à effet de serre.

Énergies fossiles, transport, ciment, industries agroalimentaires… Les grandes entreprises sont la force motrice du changement climatique – et plus généralement elles sont les acteurs clé du système capitaliste extractiviste et productiviste qui réchauffe notre planète.

4. Les intérêts des grandes entreprises sont directement opposés à l’intérêt général

La préoccupation première des grandes entreprises est de faire du profit, et l’industrie des énergies fossiles est l’activité économique la plus lucrative que le monde ait jamais connue. Cela est dû en partie aux subventions publiques exorbitantes dont bénéficie le secteur. En effet, d’après l’Agence Internationale de l’Energie, l’industrie des énergies fossiles reçoit 550 milliards de dollars de subventions par an, soit près de cinq fois ce que reçoit le secteur des énergies renouvelables. Les entreprises d’énergies fossiles ont également le luxe de ne pas payer pour les externalités négatives liées au changement climatique.

Si nous voulons sérieusement nous attaquer au changement climatique, nous devrons laisser plus de 80% des énergies fossiles dans le sol. C’est ce que nous dit la science, et cela a même été reconnu par la très controversée Banque Mondiale.

barroso_and_businesseuropePour l’industrie des énergies fossiles, cela équivaut à renoncer à 80% de sa richesse. Et nous ne parlons là que du seuil de 2°C – un seuil déjà très critiqué. Quel PDG accepterait de telles conditions ? L’intérêt des grandes entreprises est en opposition directe au nôtre. Au delà de la théorie, nous constatons régulièrement leur opposition à toute action climatique :

  • Exxon a pris conscience de la réalité du changement climatique dès le début des années 1980, mais a choisi de cacher ses découvertes scientifiques, et finance depuis des organisations ou personnes climatosceptiques ;
  • Des groupes de lobbies tel que le Business Europe travaille activement afin d’empêcher tout progrès significatifs dans la politique climatique européenne ;
  • Les plus grandes entreprises automobiles ont triché sur le contrôle des émissions de leurs produits afin de masquer leur véritable impact climatique ;
  • Le MEDEF a récemment remporté le prix de champion des lobbies anti-climat ;
  • Les entreprises d’énergies fossiles continuent d’explorer des nouveaux lieux de forage extrêmes (l’Arctique, le forage en haute mer) et ne réduisent leurs activités dans le secteur des fossiles non-conventionnels que lorsque les prix du pétrole baissent.

Chaque fois que les intérêts privés sont en jeu, les décideurs politiques sont la cible de groupes de pression qui visent à protéger leurs profits et leur modèle économique. Le nombre de lobbyistes travaillant à Bruxelles est vertigineux, ils sont plus de 30 000. La liste des sponsors de la COP 21 inclue Air France, Engie, des entreprises automobiles telles que Renault, Ikea… les entreprises les plus polluantes du monde.
L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a interdit aux géants du tabac d’assister à ses événements, invoquant un conflit d’intérêt évident. Pourquoi ne pas prendre les mêmes mesures pour le changement climatique ?

Les plus grandes multinationales qui continuent de profiter du changement climatique ont tout à gagner à faire croire qu’ils agissent, afin de gagner du temps et repousser le changement de système nécessaire. Les 150 dernières années ont été formidablement lucratives pour elles. Pourquoi accepteraient-elles que ça change ?

Défendons notre démocratie

Nous n’avons pas besoin de défendre les multinationales, elles se défendent très bien toutes seules. Elles paient des gens pour défendre leurs intérêts et leurs départements de marketing se chargent de greenwasher leurs investissements. Ce n’est pas aux institutions publiques de protéger les intérêts privés. Pourquoi n’entend-on jamais les politiques et les médias s’inquiéter du manque d’inclusion des communautés impactées aux processus politiques ? Des peuples autochtones ? Des femmes ? Ne serait-ce pas là un signe supplémentaire que l’influence des entreprises est allée trop loin et qu’elle doit être réduite ?

Soyons clairs. Une transition énergétique juste et équitable implique des gagnants et des perdants. L’industrie fossile le sait très bien, et c’est pourquoi elle fait tout son possible pour maintenir en place le modèle économique actuel. Les multinationales ne peuvent faire partie de la solution au changement climatique. Face à cela, le devoir de nos responsables politiques est de représenter les citoyen-ne-s et de protéger les plus vulnérables. Nous n’avons pas besoin de politiciens qui prennent la parole au nom des grandes entreprises, nous avons besoin de politiciens qui défendent l’intérêt général et restreignent l’emprise des multinationales.

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