Intox climatique n°2 : C’est la faute de l’Inde et la Chine !

 

A l’approche de la COP21 qui aura lieu à Paris en décembre, nous lançons une série pour déconstruire les intox climatiques les plus fréquentes.

Le mythe

Quand on évoque les échecs à répétition des négociations climatiques à l’ONU, le discours médiatique tend à rejeter la faute sur les pays du Sud, en particulier les pays jouissant actuellement de taux de croissance élevés – les marchés « émergents » ou “BRICS” (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

A chaque COP, nous lisons que « la Chine et l’Inde bloquent les négociations ». On nous dit que les pays émergents refusent de reconnaître le poids croissant de leurs propres émissions, et qu’ils jouent la carte de la responsabilité historique afin de pouvoir continuer à polluer comme les pays industrialisés l’ont fait dans le passé. On nous dit que, malgré le fait que les pays riches ont pollué pendant des siècles, nous devons passer outre les inégalités vu l’urgence de la situation. Les médias présentent le discours des pays du Sud comme contre-productif : leur attachement à l’importance de la responsabilité historique constituerait le plus grand obstacle à l’aboutissement des négociations à l’ONU. Chaque année, les discussions sur la justice climatique déraillent en raison de la force de ce discours.

Dans cet article, nous allons essayer de déconstruire les simplifications, faussetés, et même les hypocrisies qui se cachent derrière ce discours.

1.  Parler de responsabilité historique est toujours pertinent aujourd’hui

La responsabilité des pays industrialisés dans le changement climatique est incontestable. Au cours de l’histoire, les nations les plus riches ont émis environ 80% du CO2 produit par la combustion des énergies fossiles (carte ci-dessous). Ce gaz reste dans l’atmosphère pendant des centaines d’années. Cela signifie que 80% des gaz qui réchauffent notre atmosphère aujourd’hui, en 2015, ont été émis par le Nord. Ce carbone est le nôtre. La longévité de la majorité des gaz à effet de serre implique que la responsabilité historique du Nord perdure à ce jour, plus de deux siècles après la révolution industrielle.

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Cet outil du site internet du Guardian montre de manière détaillée la responsabilité des pays riches.

Il est également important de souligner que les pays occidentaux imposent au monde entier, depuis cinq siècles, un modèle économique capitaliste et extractiviste – ayant causé la crise climatique – de façon plus ou moins violente, à travers le colonialisme, les programmes d’ajustement structurel, les traités de libre échange… On peut donc dire que la responsabilité historique du Nord est double.

Les pays riches ont profité de ce modèle économique, mais refusent aujourd’hui de reconnaître l’ampleur de leur responsabilité, et veulent partager l’addition avec les pays en voie de développement. C’est tout simplement injuste.

2.  Émissions nationales vs. émissions par habitant

Quand, en tant qu’Européen-ne-s, nous rejetons la responsabilité sur des pays comme la Chine et l’Inde, quand nous insistons sur combien ces deux pays émettent aujourd’hui, nous nous focalisons alors sur les émissions nationales plutôt que les émissions par habitant-e. Cette manière d’évaluer l’empreinte carbone cache des disparités énormes : même si la Chine a aujourd’hui surpassé les États-Unis sur le plan des émissions nationales, une personne en Chine émet en réalité 2,5 fois moins en moyenne qu’un Américain.

En deux mots, comparer les émissions entre deux pays sans prendre en compte les différences de population n’a aucun sens.

3. Les émissions cachées du Nord

Quand nous nous focalisons sur les émissions de la Chine, nous oublions un élément clé de l’histoire : le fait que la Chine est “l’usine du monde”. En raison de la mondialisation et des délocalisations, beaucoup de pays du Sud produisent aujourd’hui une grande partie de ce que consomme le Nord.

Lorsque l’on calcule les empreinte carbone nationales sans prendre en compte ce fait, les chiffres sont donc déformés. Cela gonfle l’empreinte du Sud et réduit celle du Nord. La carte ci-dessous nous montre qu’une grande partie des émissions de la Chine, la Russie, l’Arabie Saoudite, l’Inde, et l’Afrique du Sud peuvent être attribuées aux États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie…

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Vous pouvez lire les détails de cette étude ici.

4.  Le discours biaisé des médias

Le discours dominant cache aussi l’ampleur des efforts réalisés par le Sud pour investir dans la transition. Le graphique ci-dessous montre comment la Chine est en tête dans le domaine des investissements dans les énergies renouvelables. Les pays européens ont même recours au protectionnisme, craignant que leurs marchés ne soient inondés de technologies chinoises…

Pourtant ces efforts des pays émergents sont systématiquement ignorés ou minimisés dans la presse occidentale.

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Il faut également souligner que lorsque l’on compare les engagements pris à l’ONU des pays industrialisés à ceux des pays émergents, ces derniers font généralement preuve d’une plus grande ambition. Les derniers engagements publiés l’ont encore démontré. Un rapport de la société civile, (Civil Society Review) a calculé les parts équitables de chaque pays selon leur responsabilité historique, leur droit au développement, et leurs capacités. La carte ci-dessous montre comment les pays riches font beaucoup moins que ce qui est requis par la science et l’équité, tandis que les pays du Sud relèvent le défi et font souvent plus que leur part. La conclusion est simple : les promesses actuelles nous mettent sur le chemin d’un désastre climatique et les pays riches ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités.

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Pour en savoir plus, sur les parts équitables de chaque pays.

Les efforts des pays du Sud s’expliquent en partie par le fait que ces nations sont souvent en première ligne du changement climatique. La carte ci-dessous montre comment les pays qui ont contribué le moins au changement climatique en subiront les conséquences les plus dramatiques. Voilà pourquoi le changement climatique est si injuste.

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Un autre exemple du biais des médias : la pollution atmosphérique urbaine est souvent présentée comme un problème typiquement chinois, bien que le problème soit mondial. L’année dernière au mois de mars, pendant plusieurs jours, Paris était la ville la plus polluée du monde – sans que les politiques ne réagissent – or le discours médiatique français présente toujours la Chine comme l’incarnation de l’inaction politique en la matière.

Enfin, depuis quelques années, les grands médias s’inquiètent régulièrement de la chute de la croissance en Chine – comme la vigueur de l’économie mondiale en dépend aujourd’hui. Nous savons que des plus hauts taux de croissance sont liés à une hausse des émissions de gaz aux effets de serre, comment donc pouvons-nous dans le même temps dépendre de la croissance en Chine et critiquer les émissions du pays ?

5. L’invisibilisation des mobilisations dans le Sud

Dire que les pays du Sud ne s’intéressent pas à la transition efface et invisibilise les mobilisations locales et nationales de ces pays. Alors que les populations du Sud vivent les conséquences du changement climatique et des désastres environnementaux depuis des décennies, de puissants mouvements de résistance se mobilisent. En Chine, des communautés urbaines se lèvent contre la pollution atmosphérique et ont gagné de victoires importantes. En Inde, des mouvements locaux luttent contre l’industrie du charbon et la déforestation. Au Brésil des communautés se battent contre de grands barrages et contre la déforestation. En Algérie, des communautés résistent avec succès à la fracturation hydraulique.

Ces communautés offrent à leurs pays des modèles alternatifs de développement – pourquoi leurs histoires ne sont jamais racontées ?

6. Qui bloque vraiment les négociations à l’ONU ?

Identifier les pays responsables du manque de progrès à la CCNUCC est une question de perspective. Différentes analyses expliquent l’absence d’avancées, après plus de vingt ans de discussions.

Mais l’on n’entend jamais les différentes techniques employées par les pays du Nord afin de diviser les groupes et bloquer les négociations. Quand des pays comme les États-Unis ne ratifient pas le protocole Kyoto, quand le Canada ne respecte pas ses engagements quand le Japon revient sur ses engagements initiaux, quand l’Europe refuse de revoir ses efforts à la hausse pour une véritable transition, quand les pays riches n’honorent pas leurs promesses pour le Fonds Vert pour le climat, quand les brouillons de nouveaux accords effacent la responsabilité historique parce que “les temps ont changé” et que les pays riches cherchent à partager le fardeau alors qu’elles en ont profité des fruits seuls… qui, dans ces conditions, bloque réellement les négociations ?

Pour conclure

Chaque pays devra agir pour le climat, mais nos responsabilités sont différentes. Les demandes récurrentes que les pays du Sud abandonnent les principes d’équité en raison de l’urgence –  alors que les pays riches ne montrent pas l’exemple  – semble être est une manière pour le Nord d’effacer sa responsabilité historique. En choisissant de faire cela, le Nord refuse au Sud son droit au développement, et rajoute encore à l’injustice. L’approche choisie à la CCNUCC n’aide pas. Nous avons besoin d’un budget carbone équitable, qui diviserait de façon juste les gigatonnes de CO2 que nous pouvons encore émettre dans l’atmosphère. Cette approche créerait le cadre nécessaire pour que les pays riches ouvrent la voie, compensent les pays du Sud et financent leurs transitions. La justice climatique le requiert.

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Traduit de l’anglais par Sandra Laville.

Illustration : Rustam Vania