Intox climatique n°5 : On peut résoudre la crise climatique en changeant nos modes de vie

A l’approche de la COP21 qui aura lieu à Paris en décembre, nous lançons une série pour déconstruire les intox climatiques les plus répandues. Des commentaires ou des questions sur cet article ? Retrouvez-nous sur Facebook et sur Twitter.

 

L’intox

Quand il est question du changement climatique, on entend toujours parler d’une solution magique : on doit tout simplement changer nos modes de vie. “Arrêtez de prendre la voiture, arrêtez de manger de la viande, éteignez les lumières quand vous quittez une pièce, achetez des produits bio et écolos… pour freiner le changement climatique, tou-te-s ensemble.”

Le but de cette désintox climatique n’est pas de dénigrer les modes de vie plus respectueux de l’environnement – nous voulons plutôt montrer comment cet argument est instrumentalisé par les dirigeants pour détourner l’attention des causes réelles de la crise climatique, en transférant une responsabilité systémique sur des individus. Nous allons voir comment ce discours bénéficie aux entreprises, favorise la consommation, tout en occultant le poids d’un système dévastateur, et comment elle transforme les victimes d’injustice climatique en responsables, en générant des sentiments de culpabilité parmi la population.

1. Nos modes de vies ne sont pas la cause principale du changement climatique

Si nous pouvions résoudre la crise climatique en changeant nos modes de vie, cela voudrait dire que nos modes de vie sont la cause principale de ce dérèglement. Nos modes de vie ont bien un effet sur le climat, mais l’idée que nous sommes seul-e-s coupables est trompeuse.

Dans l’intox n°1 nous avons montré en quoi les grandes entreprises sont responsables du changement climatique. Entre 1751 et 2010, 90 entreprises avaient émis à elles seules 63% des émissions globales de gaz à effet de serre… Une poignée d’entreprises est responsable de près des 2/3 du réchauffement. Parmi celles-ci, 50 sont privées, comme Chevron, BP, Shell, et Exxon, et 40 sont publiques ou partiellement publiques. De plus, plus de la moitié de ces émissions ont été émises depuis 1988.

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En outre, en raison des inégalités mondiales et nationales, les 7,3 milliards de personnes vivant aujourd’hui sur Terre n’ont pas la même responsabilité par rapport au changement climatique. Une étude récente a montré que les 1% plus riche émettent 2 000 fois plus que les 1% plus pauvre au niveau mondial. Au delà du fait que les plus riches ne seront sans doute pas emballés par des modes de vie plus austères, ces chiffres nous montrent aussi qu’une minorité d’individus contribue massivement au changement climatique.

Enfin, historiquement, 80% des gaz à effet de serre ont été émis par le Nord, comme nous l’avons évoqué dans le mythe n°2. Parler de “changements dans le mode de vie” efface ces différences massives et laisse entendre que nos styles de vies et nos responsabilités sont comparables. C’est tout simplement faux.

2. Le greenwashing : les modes de vie écolo comme opportunités commerciales

Avec la prise de conscience croissante des impacts nuisibles des grandes entreprises, la plupart d’entre elles cherchent à se présenter comme étant responsables socialement et au niveau environnemental. Cette stratégie de modèle “vert” est utilisée pour stimuler la consommation, en présentant des produits greenwashés comme des produits éthiques. Concrètement, l’écologie est utilisée par les multinationales pour conquérir de nouveaux marchés, les consommateur-ice-s écolos, pour maintenir (voire augmenter !) leurs profits.

En focalisant notre attention sur nos changements d’habitude, le grand public n’est pas informé des causes principales du changement climatique. Le salut du monde est vendu dans des emballages recyclés dans des magasins bios. Les entreprises tablent sur les sentiments de culpabilité individuels pour vendre leurs produits : prévenir le changement climatique est présenté comme un problème moral, reposant sur les épaules des gens ordinaires qui doivent changer leur mode de vie.

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Sans surprise, ces mêmes entreprises cherchent à dissimuler leurs propres impacts dévastateurs. Par exemple, une grande partie de la stratégie marketing de Starbucks est de se présenter comme une entreprise écologiquement responsable, mais beaucoup de leurs produits contiennent de l’huile de palme, dont la production est une des causes de la catastrophe écologique en cours en Indonésie. La marque de vêtements H&M se revendique soucieuse des problèmes environnementaux… mais le modèle commercial de l’entreprise repose sur la vente de vêtements foncièrement non-durables, dont la durée de vie varie au gré des saisons et des tendances.

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3. Vivre écolo : mission impossible dans un système climaticide

Étant donné le poids du système, il est extrêmement difficile de vraiment vivre écolo aujourd’hui. Quelques exemples le montrent. Quand on compare les prix de déplacements en car, en train et en avion, en général, plus on pollue, moins on paie. La différence de prix est particulièrement frappante entre le train et l’avion, il est souvent beaucoup plus rentable de voler – alors que le secteur de l’aviation pollue massivement. Cette situation s’explique par des décisions politiques, favorisant les compagnies aériennes, avec notamment l’exonération du kérosène de toute taxe.

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Un autre exemple est l’utilisation de voitures individuelles. Nous savons tou-te-s que nous devrions conduire moins – mais comment peut-on attendre de personnes n’ayant pas accès à des transports en commun de qualité de ne pas acheter et utiliser des voitures individuelles ?

L’obsolescence programmée fait partie du problème structurel : beaucoup de produits sont conçus pour tomber en panne après un certain temps, et il est souvent moins coûteux d’acheter un nouveau produit plutôt que de le réparer. Parfois la réparation est même rendue impossible. Ces modèles économiques encouragent le gaspillage, les déchets et la consommation de masse – qui contribuent au changement climatique – or les consommateurs ne peuvent pas agir directement sur ce système, qui s’impose à eux.

Comme mentionné ci-dessus, l’industrie de l’huile de palme est l’une des principales causes des incendies qui ravagent actuellement l’Indonésie et enfument la région entière. L’huile de palme est un produit très demandé, en raison de son bas prix et ses multiples usages possibles. La plupart des marques alimentaires et cosmétiques (Univeler, Ferrero, Nestlé…) utilisent ce produit dans leurs aliments. L’huile de palme est tellement répandue que réaliser l’effort de la repérer dans les produits quotidiens pour éviter de les acheter prendrait beaucoup de temps et d’énergie, sans compter que ces alternatives sont plus coûteuses. Parfois, elle se cache même derrière des expressions trompeuses telles que “huile végétale”. Il est quasiment impossible de l’éliminer complètement de notre consommation.

Pour connaitre tous les produits chimiques présents dans nos cosmétiques, les hormones dans la viande, ou les pesticides dans nos fruits et légumes, nous aurions besoin de beaucoup de temps et d’excellents talents d’investigation pour éviter complètement les produits non-éthiques. En outre, les produits issus du commerce équitable sont chers, et les promesses de l’emballage peuvent parfois cacher de tristes vérités.

Toutes ces problématiques partagent une même cause : le profit passe systématiquement avant la santé et à la sécurité des populations. Aussi longtemps que ce système se nourrira de la pollution et la dévastation des pays du Sud, nos choix individuels ne seront jamais en mesure de freiner la machine climatique. Vouloir vivre écolo dans le contexte actuel équivaut à nager à contre-courant : c’est difficile, et ça ne change pas le cours des choses.

4. Vivre écolo est un privilège

Non seulement il est difficile d’adopter un mode de vie écologique, cela représente par ailleurs un privilège social. L’exemple de l’alimentation illustre bien ce point. Idéalement, nous devrions tou-te-s acheter de la nourriture bio et locale, et privilégier les aliments végétaux. Mais étant donné les fortes subventions que reçoit l’industrie agro-alimentaire, et en raison de l’existence de “déserts alimentaires”, manger de la nourriture de qualité est devenu très cher, et hors de prix pour les classes populaires en particulier. Tout le monde ne peut pas se permettre ce changement de mode de vie.

De fait cette injonction est souvent élitiste. Les critiques de la consommation de masse, par exemple, ne prennent pas en compte les personnes qui vivent dans des situations de précarité financière. Les “journées sans achat”, qui visent à sensibiliser au consumérisme, ne prennent pas en compte les personnes qui ne consomment quasiment rien, parce qu’ils n’ont pas le choix !

Vivre durablement est coûteux et prend beaucoup de temps. Pour vraiment intégrer chaque principe écologique dans sa vie, le consommateur éthique devrait être riche, patient, rigoureux, et disposer de beaucoup de temps. Pour la plupart des gens, dans le Nord aussi bien que dans le Sud, ce n’est pas le cas – ce qui montre combien ce discours est élitiste.

5. L’individualisme entraîne un manque de solidarité

En plus d’être un privilège, vivre durablement entraîne des conséquences négatives. Au lieu de pointer les liens entre inégalités sociales et injustices environnementales, l’injonction au mode de vie durable nourrit l’idée que les “pauvres polluent davantage”, quand en réalité, c’est le contraire. C’est ainsi que l’on fait dérailler toute discussion sur les privilèges sociaux.

Dans le monde dans lequel nous vivons, vivre durablement engendre souvent des sentiments de supériorité injustifiés, qui empêche une solidarité entre classes, nécessaire pour résoudre le problème. Cette perspective, propre aux classes moyennes et supérieures, rejette la responsabilité sur les personnes les plus pauvres au lieu des vrais coupables. Se focaliser sur le niveau individuel peut créer un fossé entre les classes moyennes et les classes populaires.

Cette manière de faire dérailler les discussions est visible dans de nombreux pays. Lorsqu’on parle de problèmes sociaux, il est fréquent d’accuser plus ou moins implicitement les pauvres de leur propre situation financière, d’autant plus quand il s’agit de personnes non-blanches. On sous-entend qu’ils ont “choisi” la pauvreté, que c’est une conséquence de leur “paresse”, leur “manque de volonté”. Dans le cas des injustices environnementales, les mêmes techniques sont utilisées pour rejeter la faute sur les victimes. Les personnes pauvres sont plus touché-e-s par les défaillances du système (précarité énergétique, prix de la nourriture, exposition à la pollution…), mais sont perçues comme étant responsables de leur propre condition. Pas possible de parler de justice climatique dans ces conditions.

Pour conclure : nous ne sommes pas le problème, nous sommes la solution

Se focaliser sur les individus rend le système invisible – mais le changement climatique est un problème systémique qui requiert un changement systémique. Quand, au lieu de dire ”changeons le système”, nous disons : “consommons différemment”, le message n’est plus le même. On a remplacé une discussion sur l’extractivisme, le productivisme, et la nécessité de laisser les fossiles dans le sol par une discussion sur les ampoules et les sacs plastique.

Tant que nous nous focaliserons sur un petit groupe de personnes privilégiées dans le Nord qui ont le privilège sociale de pouvoir vivre “durablement”, nous ne poserons pas la question de l’industrie alimentaire, de l’industrie des déchets et des emballages, de l’industrie fossile, du secteur financier, etc. La responsabilité a été déplacée, et nous y voyons l’influence des vrais coupables. Se focaliser sur des changements de mode de vie dépolitise la question, et ne prend pas en considération la question de la domination Nord/Sud et des injustices sociales.

Discuter du changement climatique au niveau individuel n’a pas de sens, parce que le système influe constamment sur nos choix en tant qu’individu. Les changements de mode de vie ne seraient efficaces que s’ils entraînaient un mouvement citoyen capable de faire basculer le rapport de force.

En tant que jeunes du Nord, nous sommes conscient-e-s que nous avons le devoir de vivre de manière plus sobre. Il est vrai que nous devons manger autrement, voyager autrement, consommer autrement. Notre empreinte carbone est excessive. Mais nous savons aussi que cette situation est le résultat du système actuel et qu’il nous faut un changement de système, pas des décisions individuelles. Seule l’action collective peut engendrer une transformation sociale. Il nous faut un changement systémique, pour l’alimentation, l’énergie, la finance. Nous ne voulons pas de capitalisme vert, nous voulons la justice climatique. Nous ne voulons pas peindre un système climaticide en vert — nous voulons le changer.

« Nous ne nous sortirons pas du changement climatique en faisant du shopping. » – Naomi Klein

Traduit de l’anglais par Sandra Laville et Camila Rolando