Intox climatique n°6 : Le changement climatique est (seulement) un problème environnemental

Pour la COP21 de Paris, nous lançons une série pour déconstruire les intox climatiques les plus fréquentes, telle que les grandes entreprises font partie de la solution en plaçant tous nos espoirs sur les développements technologiques. Des commentaires ou des questions sur cet article ? Retrouve nous sur Facebook et sur Twitter.

L’intox

Plus de doute possible : le changement climatique est la plus grande menace qui pèse sur la planète aujourd’hui. La hausse des températures et du niveau des mers, l’extinction massive des espèces, les tempêtes déchainées, des saisons méconnaissables, les inondations, les sécheresses… les impacts environnementaux du changement climatique sont incontestables. Il y a trois semaines, le réchauffement a dépassé 1 degré par rapport aux niveaux préindustriels, ce qui nous place donc déjà à mi-chemin du seuil (imparfait) de +2°C.

On a simulé ce à quoi ressembleraient les villes internationales avec des hausses du niveau des mers correspondant à +2°C ou +4°C. National Geographic nous montre aussi à quoi ressemblerait notre planète si tous les glaciers fondaient.

Ce sont quelques-uns des scénarios effrayants mais bien réels des conséquences du changement climatique. Et nous pourrions continuer à énumérer les désastres environnementaux actuels.

Mais ce récit risque de nourrir le discours dominant comme quoi “nous sommes tou-te-s dans le même bateau”, “nous devons tou-te-s agir”. Cette rhétorique est défendue par les pays du Nord au sein des espaces de gouvernance mondiale qu’ils dominent (en particulier la Convention sur le Changement climatique des Nations unies, la CCNUCC).

1. Au cœur du changement climatique : un enjeu de justice

Au sein des mouvements écologiques aussi bien qu’au sein des espaces de négociations on entend souvent « pour tout changer, nous avons besoin de tout le monde ». Ce qui est souvent négligé, et nous n’insisterons jamais assez là dessus : tout le monde n’a pas contribué à la crise climatique au même niveau, et tout le monde ne sera pas impacté de la même façon.

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Les pays industrialisés (le Nord) ont émis 80% des émissions historiques de gaz à effet de serre, alors que les pays du Sud doivent faire face à ses conséquences les plus désastreuses. Comme nous l’avons démontré dans notre deuxième désintox climatique, le Nord a la responsabilité de montrer la voie dans la lutte contre le réchauffement climatique, et de dédommager les pays du Sud – ce qui est toujours loin d’être le cas après deux décennies de négociations.

Justice n’a toujours pas été rendue pour les personnes affectées par le changement climatique, en particulier s’agissant de la dette climatique (c’est-à-dire les indemnisations que le Nord doit au Sud), que ce soit pour la réduction des émissions et l’adaptation aux dérèglements climatiques, ou pour le transfert de technologies.

2. Le changement climatique : un enjeu de droits humains

Cet article du journal The Guardian l’explique très simplement : le changement climatique est une violence. Ses conséquences extrêmes – sécheresses, inondations et typhons – affectent les populations les plus vulnérables de façon disproportionnée. Les répercutions de tels événements se font ressentir sur la vie des individus, leur dignité, et leurs droits humains fondamentaux.  Le sujet de la violation des droits humains est particulièrement compliqué quand il s’agit de changement climatique. Même si l’ONU a reconnu le terme de réfugié-e-s climatiques et environnementaux, celles-ci et ceux-ci ne sont pas protégé-e-s par la loi internationale ou par les systèmes de droit d’asile.

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27 millions de personnes par an sont déplacées pour des raisons climatiques liées à des désastres, et même si ces migrations sont internes à un pays et/ou temporaires (beaucoup de gens reconstruisent leurs maisons, par exemple) ces personnes doivent faire face à des conséquences sociales et économiques durables.  Le HCR prédit que près de 250 millions de personnes seront déplacées d’ici 2050 en raison de conditions climatiques extrêmes, provoquant la diminution de réserves d’eau et la dégradation de terres agricoles, mais entraînant aussi des conflits pour l’accès aux ressources naturelles. Nous ne devons pas oublier que la montée du niveau de eaux met en danger les États insulaires du Pacifique tel que les Maldives – qui ont déjà planifié un programme d’évacuation – mais aussi des régions comme l’Alaska. Dire que l’immigration n’a rien à voir avec le changement climatique c’est refuser de voir le tableau dans son ensemble. L’immigration n’est pas unidimensionnelle, et les raisons pour lesquelles les personnes quittent leur maison peuvent être économiques, politiques, et environnementales.

Par ailleurs, les pays européens continuent d’exploiter les ressources des pays du Sud comme le pétrole, et continuent à vendre des armes dans les pays du Moyen-Orient, alimentant ainsi des guerres – dont l’une des causes est souvent la recherche du contrôle des ressources naturelles.

Le changement climatique est essentiellement un « multiplicateur des menaces » : les régions qui seront les plus affectées par le changement climatique sont les régions où l’on constate des divisions ethniques, religieuses, politiques profondes.

Cet article de The Nation va même plus loin en expliquant comment notre inaction face au changement climatique pourrait nous mener vers un futur où nous devrions faire face à des phénomènes climatiques extrêmes, mais aussi à des instabilités politiques et à des conflits armés.

En quoi tout ceci est-il lié aux droits humains ? Les populations locales qui vivent déjà des injustices, que ce soit dans l’exploitation des ressources ou dans les guerres, doivent maintenant aussi faire face aux impacts du changement climatique. Beaucoup ont déjà dû se déplacer, et des millions ont été forcé-e-s d’abandonner leurs maisons. La question se pose : comment seront ils et elles traité-e-s, est-ce que leurs droits fondamentaux seront respectés s’il n’existe pas de mécanismes internationaux qui protège spécifiquement les réfugié-e-s climatiques ? Quand on voit comment l’Union Européenne ferme ses frontières aujourd’hui, et décide de qui mérite ou non de l’aide en refusant l’entrée aux migrant-es en provenance de pays soi-disant « non-sûrs », cela a de quoi inquiéter.

Ce que nous devons demander à la Conférence sur le climat de Paris c’est que les gouvernements approchent la question des refugié-e-s climatiques et des droits humains, de façon juste et efficace.

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3. Le changement climatique : un enjeu de sécurité alimentaire et d’accès à l’eau

L’incapacité à cultiver des produits nutritifs et sains et l’accès restreint à l’eau potable sont aggravés par le changement climatique, affectant la vie et le bien-être des populations touchées. Nous avons déjà mentionné l’immigration, mais nous devons souligner que les sécheresses, les inondations, la dégradation des terres agricoles et la contamination des réserves d’eau, sont aussi des causes de déplacements de populations.

Les entreprises – comme nous l’avons déjà montré dans notre première désintox – contribuent davantage à alimenter le problème puisqu’elles provoquent des désastres environnementaux, en saisissant les terres des populations afin de produire des denrées destinées à l’exportation, dépossédant les populations locales des terres les plus fertiles. L’accaparement des terres est facilité par les fonctionnaires puisque ce sont eux qui louent ou vendent ces terres aux investisseurs étrangers, c’est-à-dire aux multinationales et aux compagnies pétrolières. Un rapport écrit par les Amis de la Terre International et par NAPE Ouganda met en évidence les liens entre l’accaparement des terres et le déplacement des communautés locales provoqué par la perte de l’accès aux ressources naturelles telles que les terres agricoles, le bois de chauffage et l’approvisionnement en eau.

Il est estimé que, depuis le spill pétrolier de BP dans le Golfe du Mexique, les incendies dans les régions de Kalimantan et Sumatra en Indonésie sont le pire désastre environnemental causé par l’homme, ayant affecté la vie et la santé des millions de personnes habitant la région. Les multinationales tirent profit de cette catastrophe, en remplissant les marchés destinés aux consommateurs occidentaux de produits dérivés de l’huile de palme, produits sur le lieu même du désastre.

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Ces désastres causés par l’homme, ainsi que les événements météorologiques extrêmes, ont un impact négatif sur les récoltes. Les études montrent que, en raison des dérèglements climatiques, la production de blé et de maïs baisse. La diminution des populations de poissons entraîne de graves conséquences pour la sécurité alimentaire des habitant-es des régions tropicales, qui sont les plus vulnérables à ces catastrophes, mais les moins responsables. Les sécheresses, ainsi que les inondations, intensifient le problème de la pénurie de l’eau dans de nombreux pays et régions tels que le Bangladesh, le Pakistan, et la Californie, entre autres.

4. Le changement climatique : un problème de justice sociale et économique

Les pays du Sud sont plus touchés par le changement climatique. Mais ce sont les milieux populaires en particulier, au Nord et au Sud, qui en subissent les conséquences les plus dévastatrices. Le changement climatique renforce et reproduit, à tous les niveaux, les rapports de pouvoir qui existent dans la société.

Comme mentionné ci-dessus, en raison de l’insécurité alimentaire et le manque d’accès à l’eau potable, les plus pauvres sont plus touchés par le changement climatique. La pollution atmosphérique, elle aussi, touche majoritairement les communautés à faible-revenu. Au Royaume-Uni, par exemple, la précarité énergétique est en hausse et plus d’un million de foyers à revenu unique ont des difficultés à se chauffer et à s’éclairer. La pauvreté est aggravée par le changement climatique : la montée des températures pourrait faire basculer dans la pauvreté plus de 100 millions de personnes. Les inondations, les sécheresses, et les tempêtes tropicales mettent en risque des millions de personnes et effacent des années d’efforts consacrés à la lutte contre la pauvreté.

Les riches, en revanche, posséderont bientôt plus que le reste de la population du monde entier. Une étude récente a montré que les 782 personnes les plus riches du monde pourraient doter la moitié de la planète d’énergies 100 % renouvelables.

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Outre la crise climatique, nous sommes confronté-e-s à une crise économique causée par les mesures d’austérité et les taux élevés de chômage. La campagne « Un million d’emplois pour le climat » est un exemple d’initiative qui propose de faire face aux deux crises – environnementale et économique – à la fois, en introduisant des emplois ‘verts’ afin de lutter contre la précarité professionnelle et la réduction des salaires.

Un système dans lequel un petit groupe de personnes possède les ressources nécessaires pour créer un futur durable et alléger la souffrance de millions de personnes est injuste, et non-viable – nous l’avons vu lors de la crise économique de 2008. Les inégalités énormes créent richesse et sécurité d’un côté, pauvreté et vulnérabilité de l’autre. Ces inégalités alimentent la tension sociale. La justice environnementale est donc intrinsèquement liée aux injustices économiques et sociales.

5. Changement climatique et racisme environnemental

Le changement climatique est un problème de justice raciale. Des études ont montré que les communautés de personnes racisées, au Nord et au Sud, sont plus affectées que les blanc-hes par la pollution et par les industries extractives.

Aux États-Unis, 71% des Noir-es vivent dans des communes en violation des normes fédérales de pollution atmosphérique, contre 58% des blanc-hes. Dr. Bullard, l’un des fondateurs du mouvement pour la justice environnemental aux États-Unis, affirme que : « Bien que les Afro-Américain-es ont une empreinte carbone moins importante, ils et elles sont plus vulnérables aux effets sociaux, économiques et géographiques du réchauffement climatique, en ce qui concerne leur santé et leur capacité de récupération. »

Les inégalités raciales se font également ressentir lors des désastres naturels. Des études montrent que les personnes racisées qui subissent les effets d’un désastre naturel ont plus de difficulté à obtenir de l’aide et/ou une compensation financière. Les amendes payées par les grandes entreprises sont moins élevées quand les victimes sont des personnes racisées, phénomène mis en évidence lors de l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005. Selon une étude publiée par la Louisiana State University dix ans après la catastrophe, les blanc-he-s s’en sortaient mieux que les Noir-e-s, qui avaient plus de difficulté dans les mêmes circonstances. Les mêmes mécanismes existent au Canada, où les peuples autochtones sont touchés par l’extraction des sables bitumineux en Alberta, et en Afrique du Sud, où des communautés noires luttent contre l’industrie du charbon. Ces quelques exemples montrent comment changement climatique rime souvent avec injustice raciale.

Pour en savoir plus sur le racisme environnemental :

6. Le changement climatique comme question féministe

Le changement climatique n’est pas sans incidence en ce qui concerne la question de genre. En effet, les femmes et les filles sont plus vulnérables aux impacts du changement climatique que les hommes, ce qui explique l’existence d’une circonscription ‘Femmes et genre’ au sein de la CCNUCC. Le changement climatique ayant un impact disproportionnée sur quasimment toutes les catégories de personnes opprimées, les femmes sont en première ligne du changement climatique partout dans le monde.

  • La grande majorité des personnes pauvres dans le monde sont des femmes.
  • Les femmes produisent 70% de la nourriture dans le monde, et sont souvent chargées de la collecte de l’eau – ce qui fait qu’elles sont encore plus vulnérables aux événements météorologiques extrêmes qui nuisent aux récoltes et aux sources d’eau.
  • Lors des catastrophes naturelles, les femmes sont souvent les dernières à quitter l’endroit affecté.
  • Une étude de l’ONU a montré que les femmes sont 14 fois plus susceptibles à mourir lors de désastres naturels, du fait de certains facteurs sociaux : les femmes n’apprennent pas à nager, par exemple, ou du fait qu’elles passent la plupart de leur temps à la maison.
  • Les conséquences de l’extractivisme affectent davantage les femmes.
  • Les femmes représentent 80% des réfugié-e-s climatiques dans le monde.
  • Les femmes sont bien souvent en première ligne des luttes contre les industries extractives et polluantes, bien que leur rôle est souvent rendu invisible ou minimisé.

Ces inégalités vont bien au-delà de la division entre Nord et Sud. En France, lors de la canicule de 2003, les femmes âgées décédées étaient sur-représentées de 40% par rapport aux hommes, les veuves faisant partie des populations démographiques souffrant le plus de l’isolement social.

Les enfants sont également plus vulnérables au changement climatique. Toutes les 90 secondes un enfant meurt d’une maladie liée à l’eau, et ces chiffres sont amenés à augmenter avec les impacts croissants du réchauffement climatique sur la planète.

Pour conclure

Le problème climatique nous concerne tou-te-s mais il ne peut être réduit à un problème environnemental. C’est un problème complexe, une question intersectionnelle. Il crée et alimente des inégalités, des discriminations, et des injustices sociales à plusieurs niveaux. La justice climatique nous engage à lutter contre le racisme, le sexisme, la domination économique et sociale, la xénophobie.

En tant que jeunes Européen-nes, nous avons l’obligation morale de continuer à dénoncer les impacts des entreprises occidentales et de leurs politiques sur les communautés du Sud, afin que nos gouvernements répondent de leurs actes et de soutenir les efforts des mouvements citoyens et des communautés dans le Sud.

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Traduit de l’anglais par Sandra Laville et Camila Rolando