Justice climatique, justice sociale : même combat !

Le projet de loi sur le travail, dite El Khomri, dévoilé il y a quelques semaines, a été vécu comme un coup de tonnerre en France. Le texte revient sur des acquis sociaux de longue date, et beaucoup n’ont pas hésité à dire que les mesures préconisées représentaient un retour au XIXe siècle. A première vue l’écologie n’a rien à voir avec ces problématiques.

Dans le discours médiatique on présente très souvent l’écologie comme l’injustice universelle par excellence : le réchauffement nous affectera tou-te-s, nous respirons tou-te-s un air pollué, etc. Or ce discours masque des injustices environnementales profondes qui amplifient de nombreuses inégalités sociales structurant notre société. Nous voulons rompre avec l’idée selon laquelle l’écologie serait à part, pour montrer comment environnement et inégalités sont liés, et en quoi ce lien doit informer nos discours et nos mobilisations.

Qui est responsable ?

Tout d’abord il faut souligner que les riches contribuent infiniment plus au réchauffement climatique, de par leur mode de vie mais aussi de par l’idéologie capitaliste et consumériste qu’ils diffusent. Une étude récente a montré que les riches polluent 2 000 fois plus que les pauvres au niveau mondial. Selon une étude d’Oxfam, les 7% les plus riches de la planète sont responsables de la moitié des émissions de gaz à effet de serre. Au niveau national, une étude sur le secteur des transports a montré que 20% des Français-es émettent 60% des émissions liées aux transports.

Or le discours médiatique actuel masque ces inégalités de responsabilités, et diffuse un discours culpabilisant pour tou-te-s. Le message relayé est que nous devons « tou-te-s » changer nos habitudes de consommation.
Non seulement nous ne sommes pas tou-te-s responsables au même niveau, mais bien souvent, les choix « verts » de consommation sont bien trop coûteux pour les classes populaires. L’alimentation bio est par exemple inaccessible à la majorité des foyers en France, mais dans le discours dominant, toute analyse systémique est évacuée pour nous vendre un modèle unique de « consommation verte ».

Inégalités sociales et environnementales vont de pair

Nous ne sommes pas responsables au même degré et nous ne sommes pas non plus impactés au même degré par les inégalités environnementales. Quelques exemples :

Exposition à la pollution

La pollution atmosphérique touche majoritairement les communautés à faible-revenu.
Une étude britannique a également montré que les vagues de chaleur font plus de victimes dans les quartiers pauvres, en raison du difficile accès aux soins principalement. En Grèce, l’augmentation de la pauvreté depuis la crise financière a induit un plus grand recours au chauffage au charbon et au bois, augmentant la pollution de l’air à Athènes de 15%.

En France, l’exemple de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse a également révélé les inégalités face à la justice : les familles impactées ont rencontré des difficultés énormes pour se faire dédommager. Plus récemment en Californie, où a lieu actuellement une fuite massive de méthane, il a été remarqué que les familles privilégiées ont été évacuées de la zone… alors que les quartiers populaires ne l’ont pas été. L’exemple très médiatisé de la ville de Flint dans le Michigan montre aussi comment l’austérité au niveau local nuit aux infrastructures, et comment cela peut impacter la santé de résident-e-s de villes entières.

Cet article de Razmig Keucheyan explique en quoi ces injustices environnementales doivent devenir des leviers de mobilisation.

Gentrification verte

Des études ont aussi montré que dans les villes, les classes populaires ont souvent moins accès aux espaces verts, alors que ceux-ci aident à réguler la température des quartiers lors de pics de chaleur et réduisent la pollution de l’air. Or, les initiatives de rénovation de quartiers et de végétalisation pour « verdir les villes » font s’envoler les prix de l’immobilier, poussant ainsi les classes populaires à déménager : c’est la gentrification verte.

Démantèlement de services publics nécessaires à la transition

Le démantèlement de services publics tels le rail ou les transports publics en milieu urbain cause la destruction de dizaines de milliers d’emplois depuis des années en France. Bien souvent les luttes résistant à ce démantèlement ne sont pas médiatisées, ou sont présentées de manière négative par les médias (en insistant par exemple sur les nuisances subies par les usager-ère-s le jour d’une grève).
Les trains et les transports publics doivent avoir une place centrale dans une transition – alors que les transports représentent la première source de nos émissions en France. Dans ce contexte, et avec toujours le prétexte de l’austérité, le gouvernement roule en sens inverse.

Transport

8 millions de Français-es ont aujourd’hui du mal à financer leurs déplacements. Par ailleurs, les quartiers populaires et les lieux ruraux sont moins bien desservis par les transports en commun.
Dans ces conditions, non seulement il est urgent de cesser de démanteler les transports publics, il est aussi urgent de mettre en place des tarifications plus abordables. Beaucoup plaident pour la gratuité totale des transports publics, qui est déjà une réalité dans plusieurs villes dans le monde. Au lieu de ça, le gouvernement a l’année dernière utilisé comme prétexte cette inaccessibilité des transports pour libéraliser le secteurs des autocars, bien plus polluant que le train et pratiquant du dumping social. En 2015, un élu PS « conseillait » également aux plus pauvres de « limiter leurs transports »

Vulnérabilité accrue face aux événements climatiques extrêmes

« En 2003, lors de la canicule qui fit 15 000 morts en France, la Seine-Saint-Denis fut le deuxième département le plus touché. La surmortalité y fut plus forte qu’ailleurs, pour un ensemble de raisons que les pouvoirs publics sont toujours en train d’analyser plus de dix ans plus tard : mauvaise qualité de logement, échec de la diffusion de l’information, vulnérabilités de santé… Ce précédent terrible fait craindre le pire dans l’hypothèse d’une forte hausse des températures dans les décennies qui viennent. »

Nous ne sommes pas tou-te-s égaux face aux événements climatiques extrêmes. Parmi les personnes ayant succombé à la vague de chaleur, on voit une nette sur-représentation des catégories vulnérables de la société.

Précarité énergétique

En France, 6 millions de ménages sont dans une situation de précarité énergétique, à savoir une difficulté à payer les factures d’énergie. Rien d’étonnant quand on voit l’augmentation des prix de l’énergie actuelle. En raison de cela, des millions de ménages ne peuvent pas chauffer leur logement pendant l’hiver, ce qui met en péril leur santé.
Une étude britannique a montré que toutes les 7 minutes, une personne de plus de 65 ans meurt de précarité énergétique au Royaume-Uni, et un million de foyers ont du mal à se chauffer.

Prix alimentaires à la hausse

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Les chiffres montrent que depuis quelques années la part de l’alimentation augmente à nouveau dans les dépenses des classes populaires, en raison de l’augmentation de la précarité mais aussi en raison de l’augmentation des prix. On sait que le réchauffement climatique affecte déjà les récoltes mais aussi les cultures mêmes de certains aliments, remises en causes dans de plus en plus de régions. C’est ainsi que les prix des produits de base sont dans une tendance à la hausse, ce qui met en danger les classes populaires.

Eau

On constate également une hausse des prix tendancielle sur l’eau (voir graphique plus haut).

Par ailleurs, 1,5 millions de Français-es ont de l’eau polluée au robinet. La première cause de pollution est l’agriculture intensive et industrielle. En cause également : la vétusté de certains réseaux, que la privatisation de réseaux n’aide pas… Cependant tout le monde n’a pas les moyens d’acheter des bouteilles d’eau minérale. Là encore, injustices économiques deviennent des injustices environnementales, au détriment de notre santé.

Pour conclure, rappelons que les injustices économiques touchent de façon disproportionnée les personnes racisées, les femmes et minorités de genre, les exilé-e-s…

La transition sera sociale !

Travailler moins

Réduire le temps de travail de 10% (soit une demi-journée) réduirait notre empreinte carbone de 15% selon les travaux de la New Economics Foundation, en raison d’une baisse des transports et d’une baisse de la consommation de produits industriels.
Alors que depuis Sarkozy nous sommes appelé-e-s à travailler plus pour gagner plus, dans un contexte de près de 6 millions de chômeur-se-s, n’est-il pas temps de repartager le temps de travail au lieu de l’augmenter ? De fait les gains de productivité réalisés depuis les 50 dernières années sont les principales responsables du chômage actuel. Les raisons de passer à des semaines de travail plus courtes ne manquent pas : bien-être accru, plus de temps disponibles pour la famille et les loisirs, baisse des inégalités de genre…

Investir dans les infrastructures

La transition implique des investissements massifs dans nos infrastructures. Transport publics en milieu urbain, relance du rail, mais aussi le chantier titanesque de la rénovation énergétique de bâtiments, qui réduiraient nos factures énergétiques et mettraient fin au problème de la précarité énergétique. Aucun des ces chantiers n’a démarré pour l’heure. Nous devons les exiger !

Énergies renouvelables

Développer les énergies renouvelables aurait des bénéfices nombreux pour les classes populaires. L’énergie serait produite localement, ce qui créerait des emplois non-délocalisables, et cela assurerait la démocratie énergétique : la population déciderait de façon autonome de ses besoins et sa production. Enfin, les énergies renouvelables sonneraient la fin de la combustion d’énergies polluantes, pour un air plus respirable pour tou-te-s.

Qui financera la transition ?

Taxe Tobin. Taxe sur les hauts-revenus. Lutte contre la fraude fiscale. Tout cela rapporterait au budget de l’Etat des milliards d’euros par an, de quoi financer le chantier immense de la transition énergétique. Une étude récente a montré que les 782 personnes les plus riches du monde pourraient doter la moitié de la planète d’énergies 100% renouvelables. Le prétexte de l’austérité ne tient pas. Chaque année l’économie française grandit, chaque année la France est un peu plus riche que l’année précédente. La question est bien de savoir où va cet argent, et pourquoi les marges de manœuvre de l’Etat se réduisent. L’austérité est un choix politique et n’a rien de fatal.

Conclusion

Le changement climatique renforce et reproduit, à tous les niveaux, les rapports de pouvoir qui existent dans la société. L’impasse dans laquelle nous mène le gouvernement est à la fois sociale et écologique. Persister dans une idéologie du XXe siècle, tournée vers le PIB, la croissance, alors que le défi climatique n’a jamais été aussi pressant révèle l’ampleur de la déconnexion à l’œuvre. Alors que la transition pourrait être l’occasion de repenser profondément notre modèle de société, le gouvernement continue de punir les pauvres pour une crise causée par les riches – et ce projet de loi en est une nouvelle démonstration.
Nous refusons la distinction faite entre écologie et luttes sociales. Nous savons que par tous les mécanismes évoqués ces questions sont profondément liées. Nous serons dans la rue le 9 mars pour nous opposer à la Loi Travail !