L’accord de Paris

Daniel Voskoboynik, membre de l’équipe noyau des Jeunes Amis de la Terre Europe pendant la COP21, démystifie l’accord de Paris dans cet article de réflexion inspirant. Le texte en anglais a été originellement publié par Daniel ici.

Avec tout ce qu’il y a de décourageant dans le monde, j’ai toujours au fond de moi les impulsions d’un espoir naïf : qu’il n’y a pas de mauvaises intentions mais des intentions malavisées, que les choses s’améliorent constamment, qu’il y a toujours des sauveurs quelque part, que tous les problèmes trouvent leurs solutions. Ces intuitions, gravées en moi par l’innocence et l’illusion, fluctuent, mais elles n’ont jamais été aussi mises à l’épreuve que pendant les deux semaines des négociations sur le climat à Paris.

Ces dernières semaines, j’ai eu du mal à donner un sens aux retombées de Paris. Au-delà des éditos assurés et des récits propres se trouve une confusion en suspens sur ce que nous devons comprendre, et ce que nous devrions faire.

Il y a beaucoup à analyser sur l’accord lui-même, et il semble impossible d’en tirer des conclusions pleines de certitudes en quelques tours de phrases. Mais voici quelques histoires et des fragments qui tentent de revenir sur ce qui a été décidé, et ce qui peut venir.

“L’iceberg a été heurté, le bateau coule, et l’orchestre continue à jouer sous un tonnerre d’applaudissements.”
Asad Rehman

“La COP est une conférence des pollueurs. Mieux encore, une conférence des procrastinateurs.”
Nnimmo Bassey

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Samedi 12 décembre. Au centre de Paris, 15 000 personnes prennent la rue, déployant de longues lignes de tissu rouge sur l’avenue de la Grande Armée. Chaque ligne symbolise une limite de sécurité climatique, une frontière de survie à ne pas franchir. Des milliers de fleurs rouges sont élevées en honneur des victimes innombrables de la violence climatique, de la terreur et de la guerre.

À quelques kilomètres de là, dans les hangars rénovés du Bourget, l’un des derniers brouillons de l’accord est publié. Des négociateurs essaiment de toute part pour se procurer des copies. Après quelques heures d’inventaire et d’analyse, les diplomates reviennent dans le hall principal, et le bourdonnement de la salle semble annoncer que le texte sera final. Deux heures agitées passent, et la rumeur d’un échec émerge. L’accord du texte est retardé en raison d’une “erreur de frappe” et la délégation états-unienne s’oppose à l’inclusion du terme légalement contraignant  “devra” dans une section du document. Paul Oquist, chef négociateur pour le Nicaragua, s’approche alors de responsables français, insistant sur une occasion de soulever des inquiétudes par rapport au texte. Des groupes de diplomates se forment. Des chefs d’Etat enchainent les coups de fil.

Tout d’un coup, les groupes se défont et le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius s’installe à l’estrade. “Je vois que la réaction est positive, je ne vois pas d’objections”, dit il. Tremblant visiblement, il frappe le maillet. Après deux semaines de négociations éreintantes, la conférence des parties a adopté l’Accord de Paris.

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 Laurent Fabius, Christiana Figueres, et d’autres célèbrent l’adoption de l’accord de Paris.Photo : UN Climate Change (Flickr).

 

Les applaudissements éclatent. Hourras, ovations et étreintes bruissent dans la plénière. Les politiciens radieux quittent le hall sous le feux des projecteurs médiatiques.

“C’est un moment incroyable.”
“L’histoire est en train d’être écrite.”
“Un exploit du monde entier.”
“Un grand pas pour l’humanité.”
“Un succès monumental pour la planète et ses peuples.”
“La plus belle et la plus pacifique des révolutions.”

Pendant les deux prochaines heures, la plupart des délégué-e-s quittent les lieux pour célébrer jusque tard dans la nuit. Le caravansérail médiatique remballe et embarque pour de nouvelles histoires. Les travailleur-se-s et technicien-ne-s commencent à démanteler le site temporaire de la conférence. Dans le grand hall qui se vide, les groupes observateurs des Premières Nations, des syndicats, des femmes et des jeunes donnent leur témoignage. Aneesa Khan, porte-parole de l’Alliance pour la Justice Climatique, s’adresse aux derniers occupants : “L’auto-congratulation dans cette pièce est palpable… Le déni dans cette pièce est palpable… Le manque d’ambition dans cette pièce est palpable… Mais chers délégués et politiques, l’indignation dans cette pièce est aussi palpable.”

“Un véritable espoir, s’il doit jaillir, le fera dans une analyse dépouillée de toute illusion de l’ampleur du défi auquel nous faisons face.”
Professeurs Alice Bows-Larkin et Kevin Anderson

Contrairement aux photographies, les couleurs de la justice deviennent plus vives avec le temps. Les arguments du passé paraissent inconcevables aujourd’hui. La confusion morale qui régnait sur des problèmes comme l’esclavage, le droit de vote ou l’acceptation de réfugié-e-s juif-ve-s, semblent absurdes aujourd’hui. Les voix dissidentes et “radicales”, marginalisées à l’époque, deviennent normales avec le temps.

Souvent nous regardons l’histoire avec ébahissement, comment les gens pouvaient-ils penser ainsi ? Comment ne se rendaient-ils pas compte ?

Notre regard rétrospectif est plein de certitudes, confiant que nous avons compris nos leçons et corrigé nos myopies. Mais ces leçons sont fuyantes. La clarté morale de notre regard sur le passé se traduit rarement sur notre présent. Nos instincts moraux nous font systématiquement défaut.

L’accord de Paris a été largement applaudi par les politiciens, médias et commentateurs comme un cap, une victoire majeure dans la lutte contre le changement climatique extrême. Mais il est nécessaire de regarder de plus près ce triomphalisme, et analyser ce que l’accord signifie réellement :

Température et ambition

Le point le plus célébré de l’accord de Paris est la prise en compte de la volonté du maintien de “l’augmentation de la température planétaire sous 2°C” et “de poursuivre des efforts pour limiter ce réchauffement à 1,5°C.” Mais la simple volonté n’a que peu de valeur sans des étapes concrètes qui permettraient sa réalisation. L’accord ne contient aucune obligation contraignante, en terme de chiffres, politiques ou objectifs, qui dessineraient un chemin pour rester sous 1,5°C ou 2°C en l’occurrence.

Quelques jours après le sommet, la secrétaire d’état britannique Amber Rudd a admis concernant l’objectif de 1,5°C qu’« y parvenir serait un défi pour nous tou-te-s.” Elle a raison. Parce que rester sous 1,5°C exige des coupes radicales et profondes dans nos émissions, et ce depuis hier. Cinq années supplémentaires de nos émissions actuelles dépasse le budget carbone pour 1,5°C.

Rester sous le seuil de 2°C ne sera pas aisé non plus. Les engagements pris par les États nous amèneront au delà de +3°C de réchauffement, et prendre la limite des 2°C au sérieux exigera des coupes importantes dans nos émissions, ce qu’aucun grand émetteur n’est prêt à accepter à l’heure actuelle. L’Union européenne par exemple, devrait réduire de 80% ses émissions d’ici 2030.

Ces écarts flagrants démontrent un accord fait de rhétorique, avec des implications dangereuses. Comme le notait le scientifique Kevin Anderson, “pour les pauvres, les climatiquement vulnérables, typiquement non-blanc-he-s, vivant dans l’hémisphère sud, l’accord de Paris se situe entre le dangereux et le mortel.”

La fin des énergies fossiles ?

L’accord a été salué comme signant la « fin des énergies fossiles”, le clou dans le cercueil de l’ère des hydrocarbures. Mais cela est trompeur. Voici ce que dit le texte :

“Les Parties cherchent à parvenir au plafonnement mondial des émissions de gaz à effet de serre dans les meilleurs délais, étant entendu que le plafonnement prendra davantage de temps pour les pays en développement parties, et à opérer des réductions rapidement par la suite conformément aux meilleures données scientifiques disponibles de façon à parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle.”

Ce langage est flou à dessein, ce qu’il traduit essentiellement est que les États doivent parvenir à ce que l’on appelle la “neutralité carbone”, les émissions “net-zéro”. Ce qui veut dire équilibrer ce que l’on émet et ce que l’on retire de l’atmosphère.

Ainsi les États continueront à émettre de façon décroissante, mais ce qu’ils émettront sera compensé par des “puits carbone” qui absorberont les émissions. Les puits peuvent être naturels (océans et forêts) ou artificiels (technologie CCS).

Ce sur quoi les gouvernements comptent vraiment sont les puits artificiels, aussi connus sous le nom des “technologies à émissions négatives”, qui devraient retirer activement des gaz à effet de serre de l’atmosphère pendant la deuxième moitié du siècle.

Le problème est qu’aucune de ces technologies n’existe réellement, ou ne fonctionne à l’échelle requise. Mais compter sur ces techniques expérimentales ou inexistantes est inclus implicitement dans l’accord, et dans les projections scientifiques qui le soutiennent.

Autrement dit, nous permettons aux États de dépasser leurs objectifs d’émissions et de dépasser le budget carbone, en espérant que les technologies futures pourront ramasser les morceaux. Au lieu d’accepter la décarbonisation qui s’impose (réduire les émissions complètement), nous avons mis en place un arrangement qui permet aux pollueurs de continuer à brûler des énergies fossiles et aux gouvernements de continuer à retarder toute action qui s’attaquerait aux racines du changement climatique.

Pour illustrer l’absurdité vertigineuse de la situation, il est utile d’observer de plus près l’une des “solutions à émissions négatives” potentielles. La solution la plus promue par les gouvernements est le BECCS (bioénergie avec le CSS), une technique qui n’existe pas encore. Le BECCS implique de planter et de récolter une grande quantité de plantes (comme des arbres ou des hautes herbes), de brûler cette biomasse dans des centrales électriques pour les convertir ensuite en carburant et en énergie, tout en capturant le carbone relâché dans le processus, pour le stocker sous terre pendant des millénaires.

Déployer les BECCS à l’échelle nécessaire pour lutter contre le changement climatique nécessiterait 500 millions d’hectares de terre, soit une surface équivalent à une fois et demi l’Inde. Même en admettant que cela est réalisable, tout indique qu’une telle entreprise mettrait en danger la sécurité alimentaire, la sécurité et les droits de la terre de personnes, la préservation de la biodiversité, la qualité des sols et les ressources en eau.

Ce pari méthodologique insensé est pourtant très révélateur. Nous nous accrochons aux fausses solutions et imaginons des échappatoires, nous déplaçons les objectifs parce que nous ne sommes tout simplement pas prêts à mettre en place des politiques qui réduiraient nos émissions de façon significative à l’heure actuelle. Nous craignons tellement de défier le statu quo haut en émissions carbone, de regarder les choses en face, que nous nous appuyons sur de la pensée magique, sur la croyance en la technologie, en négligeant ses conséquences potentielles.

Tant que les exigences de la science et de la justice seront mises de côté face aux aspects séduisants des politiques de court-terme, une solution viable sera hors de portée.

L’imparfait est l’ennemi du bien

Il y a des trous béants dans l’accord. Il y a des mots qui manquent : réfugié-e-s, énergies fossiles, agriculture, budget carbone. Il y a des secteurs manquants, exemptés de cet accord : le transport maritime, l’aviation, le secteur militaire. Il y a des engagements manquants : le devoir de protéger les droits des Premières Nations, les droits des femmes, des travailleur-se-s, les droits humains.

De façon générale, le trou le plus évident est la perspective de la justice. Depuis le début des négociations de la CNUCCC, le principe d’équité constituait la base du processus. La reconnaissance de la responsabilité historique disproportionnée des pays riches dans le changement climatique, le transfert nécessaire des droits à polluer des pays riches aux pays pauvres, et l’obligation pour les pays riches de soutenir financièrement les pays pauvres dans l’atténuation (réduire les émissions) et l’adaptation (gérer les effets d’événements extrêmes) étaient les piliers du système politique climatique international. Mais en raison des efforts des pays les plus riches, l’accord de Paris fragilise ce système politique.

Le cadre de la responsabilité historique a été sorti du texte, fragilisant ainsi les obligations déjà bien minces des pays les plus riches.

La finance climatique est coincée dans les limbes. La maigre promesse des pays riches de verser 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 représente 1,8% des subventions reçues par les énergies fossiles en 2015 selon une étude du FMI. La finance climatique n’est pas un point secondaire, c’est l’argent nécessaire à la mise en place de filets de sécurité pour les communautés les plus pauvres et les plus impactées.

D’autres éléments de justice sont aussi ignorés. Quand on parle de pertes et dommages (réparations pour les communautés impactées), une clause a été ajoutée pour s’assurer qu’il n’y aurait “aucun fondement pour déterminer une responsabilité ou compensation”, en d’autres termes, on empêche les pays les plus vulnérables d’obtenir des indemnisations auprès des plus grands pollueurs.

L’accord ne contient aucune mesure pour assurer la protection des réfugié-e-s fuyant les effets de désastres climatiques, de conflits et de pauvreté, aujourd’hui ou demain. Vu le contexte en Europe, où des murs barbelés se dressent et la xénophobie explose, il est effrayant de penser quel genre de politiques sans état d’âme pourraient accueillir les réfugié-e-s du futur, qui seront bien plus nombreux-ses que celles et ceux qui fuient leur domicile aujourd’hui.

À travers l’histoire, les mouvements de justice raciale, de genre, de validisme et sociaux ont toujours soulevé des questions autour de l’exclusion : comment se situe-t-on dans la hiérarchie du care ? Dans les yeux des politiques, quelles vies comptent, et quelles vies ne comptent pas ? Quelles voix sont entendues, quelles voix sont ignorées ? Quelles priorités sont reconnues, et lesquelles sont mises sur le côté ?

Si nous voulons déchiffrer la justice d’une décision, nous devons d’abord écouter les voix de celles et ceux qui seront le plus affecté-e-s par cette décision. Comme le dit Cornel West, “la condition de la vérité et de laisser la souffrance s’exprimer.” Nos positions doivent être ancrées dans l’urgence de celles et ceux qui souffrent.

Les éléments manquants de l’accord, cruciaux pour les populations les plus vulnérables de la planète, ont été interprétés par de nombreux politiques, commentateurs et groupes de la société civile comme des “imperfections” d’un texte positif dans son ensemble. L’approche “ce n’est pas parfait mais” suggère qu’il y a des préoccupations légitimes sur l’accord, mais que dans le contexte, ce n’est pas ce qui compte.

Mais qui décide de ce qui est vital et ce qui ne l’est pas ? Le pragmatisme politique de certain-e-s est moralement inadmissible pour d’autres.

Quand l’accord de Paris a été publié, l’activiste ethiopien Azeb Girmai l’a décrit comme “le jour le plus triste pour toutes les personnes pauvres du monde qui font face à des pertes et dommages tous les jours.” Quelques heures plus tard, à quelques couloirs de là, de nombreux délégués et observateurs voyaient le maillet de Fabius tomber, et sautaient de joie.

Amnésie

Notre mémoire est de courte durée. Alors que l’urgence climatique se fait tous les jours plus évidente, nous avons oublié que les attentes et demandes politiques se sont affaiblies vis-à-vis des négociations internationales.

Un simple examen de la structure de l’accord de Paris le démontre, celui-ci reposant sur un système d’engagements volontaires des États. Ce système ne prend pas racine ni dans la science ni dans la justice, mais uniquement selon la volonté des États à réduire leurs émissions.

En 1991, pendant les premières séances de négociation autour de la convention initiale, un accord du type engagements volontaires avait été proposé par le Japon. La proposition avait été balayée de la main aussitôt, vu le consensus large qu’un accord sur le climat devrait fermement entériner la responsabilité historique des pays développés, en contenant des éléments contraignants. Comme l’observe un ancien négociateur indien, Chandrashekhar Dasgupta, “Une approche qui avait été rejetée immédiatement comme inadéquate au début des négociations climatiques est aujourd’hui présentée comme une grande avancée !”

L’optimisme est un moyen de faire face puissant et souvent nécessaire. Il soulage nos doutes, éloigne nos craintes. En politique, il permet de remplacer l’honnêteté par le discours, et la responsabilité par la stratégie.

Personne ne peut vivre dans le désespoir seul, et l’optimisme avisé a un rôle indéniable. Mais nous ne pouvons pas prétendre ne pas voir que notre inaction sur le changement climatique s’explique par notre échec honteux à reconnaître l’ampleur du problème. Vingt-cinq ans après le premier rapport du GIEC, nous sommes toujours dangereusement loin d’un chemin vers la sécurité.

À un mois de Paris, la lune de miel est terminée. L’encre a séché et le bouillonnement de la rhétorique s’est calmé. Les pays reviennent à leurs habitudes familières. Les prétendus leaders du climat ont du mal à respecter leurs faibles objectifs. Des nouveaux projets fossiles ont été dévoilés et des programmes environnementaux sont mis de côté.

Parfois, les épilogues tremblent, “armés du savoir que, nous n’avons pas pu.”

1940

Alors que les premières horreurs de l’occupation nazie de la Pologne étaient révélées, Szmul Mordechaj Zygielbojm fuit le pays pour alerter le monde. Avec un faux passeport néerlandais, il visita la Belgique, les Pays-Bas, la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni pour donner des conférences. Grâce à des informateurs vivant en Europe occupée par les Nazis, il rassembla des preuves sur l’extermination des Juifs et l’utilisa pour tenter de réveiller les politiciens et l’opinion publique de leur indifférence.

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Szmul Zygielbojm

Lors d’un entretien avec la BBC, il plaida, “Au nom des millions de personnes sans-défense, des innocents, des peuples condamnés dans les ghettos, dont les mains se tendent vers le monde, je vous implore, vous dont la conscience est toujours vive, lavez la honte rageante qui est perpétrée contre la race humaine.”

Mais son urgence ne rencontra que la patience. Ces avertissements choquants étaient traités avec incrédulité. Les considérations politiques passèrent avant les vies humaines.

En avril 1943, des décideurs britanniques et états-uniens se rencontrèrent aux Bermudes pour discuter d’une aide pour les Juifs d’Europe. Les décideurs restèrent fermes sur une position d’ “aide par la victoire”, en insistant que la meilleure façon d’aider les Juifs d’Europe était de gagner la guerre. Des options alternatives possibles, comme négocier avec l’Allemagne pour qu’elle relâche les populations juives, étaient balayées, dû aux craintes que cela interfère avec les quotas d’immigration et que cela génère un regain de l’antisémitisme.

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6 octobre 1943 : près de 500 rabbins convergent sur Washington pour demander au gouvernement d’agir pour sauver les Juifs européens pendant la Shoah

La nouvelle de l’échec de cette conférence parvint à Szmul à Londres. Ainsi que la nouvelle des morts de Manya et Tuvia, sa femme et son fils assassinés dans le ghetto de Varsovie.

Le 11 mai 1943, alors que le ghetto de Varsovie brûlait, Zygielbojm écrivit une lettre adressée aux chefs d’État polonais exilés, aux gouvernements alliés et “à la conscience du monde entier” :

“Les dernières nouvelles qui nous parviennent de Pologne chassent tout doute que les Allemands sont en train de tuer les derniers Juifs de Pologne avec une cruauté sans limite. Derrière les murs du ghetto se joue le dernier acte de cette tragédie. La responsabilité pour ce crime de l’assassinat de toute la nation juive de Pologne est d’abord celle de ceux qui l’exécutent, mais indirectement elle est aussi celle de toute l’humanité, des peuples des nations alliés et de leurs gouvernements, qui n’ont pris aucune mesure pour mettre fin à ce crime… Je ne puis continuer à vivre et garder le silence alors que les derniers Juifs de Pologne… sont en train d’être tués… Par ma mort, je veux exprimer ma plus profonde révolte contre l’inaction dans laquelle le monde est témoin et permet la destruction du peuple juif…”
Szmul Zygielbojm

Le lendemain, Szmul Zygielbojm se suicidait, rejoignant les millions de morts.

L’histoire n’est pas un réservoir dans lequel on peut chercher des justifications pour nos propres arguments politiques. Mais il est un avertissement constant, une référence pour la prudence, une alarme à ne jamais oublier que le monde est honoré de nombreux Zygielbojm, qui font face à l’aveuglement avec la vérité, qui font face à la retenue avec l’urgence, nous implorant de confronter l’apathie, insistant que le pouvoir réponde à la justice, que le présent réponde à l’avenir.


Un monde plus beau est toujours possible, toujours inaccessiblement proche. Il est constamment en train d’être construit : dans la grâce de chaque mot bienveillant, dans chaque étreinte, dans chaque heure donnée aux autres. Mes intuitions innocentes me forcent à espérer que cet autre monde peut être construit avec bienveillance, vérité, raison, et la persuasion.

Mais la politique implique le rapport de force, les mécaniques de nouveaux pouvoirs remplaçant les anciens. Face au changement climatique, la question devient : pouvons-nous mettre en place une transition assez rapide pour changer le monde ? Peut-on amasser assez de pouvoir assez vite pour arrêter une violence climatique catastrophique, pour permettre aux communautés de faire face aux furies qui viennent, pour s’assurer que nous ne devenons pas un monde divisé par les forteresses ?

C’est un défi qui dépasse chaque sommet, chaque campagne, chaque intentions. La tentation de regarder ailleurs, de s’accrocher à des distractions, est toujours présente. Mais nous devons faire face aux faits pour lancer un changement tectonique dans les relations de pouvoir nécessaire à l’action climatique, nous avons besoin de rassembler le forces comme jamais. La nécessité d’un changement en profondeur devra acquérir une pertinence dans le grand public et le soutien des masses. Pour y arriver, les mouvements environnementaux doivent articuler des visions de renouveau ambitieuses, qui parlent aux préoccupations et aux luttes des personnes : l’alimentation, l’éducation, la violence, l’eau, le logement, la santé, les emplois, le transport, la discrimination, le temps, le bien-être.

C’est impératif. Notre infrastructure économique envahissante, intensive en carbone, fondée sur l’utilisation d’énergies fossiles, doit être rapidement remodelée avec une vitesse sans précédent dans l’histoire humaine. Des énergies renouvelables dans les mains des populations locales, et des transports accessibles doivent être développés. Les déchets, quels qu’ils soient, doivent être réduits. Le coût humain effarant de la pollution aberrant doit diminuer.

Nous devons changer nos économies de précarité et d’austérité, et questionner la religiosité de la croissance illimitée qui les nourrit. Nous devons prendre soin des personnes âgées, des jeunes, des malades, des isolé-e-s, des vulnérables. Nous devons nous attaquer aux injustices raciales et de genre à travers des réparations complètes et des programmes économiques.

La finance climatique versée des pays riches aux pays les plus pauvres doit augmenter. Les fonds déjà déboursés doivent être canalisés dans des programmes efficaces, et non dans de fausses solutions lucratives.

Alors que les impacts climatiques affectent la disponibilité des ressources vitales, nous ne pouvons pas non plus oublier que les furies de l’atmosphère peuvent aussi déchaîner les furies de l’humanité. La rareté et la privation peuvent ouvrir un espace politique dangereux pour les forces des accusations néfastes. Pour empêcher une montée prévisible de la xénophobie, du racisme, du militarisme et du sécuritaire, nous devons aussi tisser les politiques de la compassion.

1*jurbxZVk_cQYJlhhF7s2RQUne marche de la solidarité en Uruguay pour les étudiant-e-s disparu-e-s de Ayotzinapa.

La tâche est intimidante, parfois inimaginable. Aucune science rassurante ne dit comment nous pouvons l’accomplir, nous ne pouvons nous inspirer que d’une histoire riche et quelques principes pour nous guider. Nous devons allier nos efforts, faire preuve de véritable solidarité, laisser de côté les approches dogmatiques, construire des affinités improbables, rassembler nos ressources, populariser nos messages, et mobiliser. Nous devons informer les non-informés, galvaniser les abattus, et créer des ponts vers de nouveaux groupes de personnes. Nous devons nous tourner les uns aux autres, bâtir des ponts entre ce qui nous divise, et travailler par delà les frontières.

Les enjeux ont raison de notre patience. Ces dernières semaines, le phénomène El Niño exacerbé a répandu la destruction sur la planète, nous donnant un aperçu de notre vulnérabilité face à une nouvelle normalité.

Laissée à elle-même, la violence climatique annonce une reconfiguration de notre monde. Mais si nous déclenchons une véritable transformation pouvant réduire nos émissions, arrêter la pollution, améliorer la santé publique et offrir aux gens des vies plus dignes, alors nous pouvons ouvrir la possibilité de réaliser un monde plus beau et plus juste.

J’ai quitté Paris ayant vu deux faces du monde. D’un côté, le caractère évasif et insidieux du pouvoir. Notre façon obstinée de nous dérober face aux vérités qui font mal. Le cynisme de ceux qui peuvent se le permettre.

De l’autre, la force de l’esprit des personnes. Le précieux courage de ceux qui résistent les coups de la brutalité climatique et extractive. La dignité défiante de ceux qui refusent d’accepter un futur annoncé.

Le véritable espoir ne peut pas être vaincu, il est vraiment la dernière chose que nous perdons. Avec le changement climatique, il y a au moins une chance d’éviter, ou du moins apaiser, un déploiement impensable de souffrances.

Nous devons l’arborer.